Sens et contresens : la vie consacrée aujourd’hui

Conférence donnée ce dimanche 5 février 2017 au couvent, dans le cadre de la journée de la vie consacrée

Mes sœurs, chers amis, si vous interrogez des parents réputés bons chrétiens sur un engagement de vie religieuse pour leurs enfants, je ne serais pas étonné que la plupart d’entre eux, s’ils n’appartiennent pas aux milieux les plus traditionnels, vous regardent avec commisération et peine, l’air de dire « tournez-vous quelqu’un d’autre, notre enfant mérite mieux ». Ils envisageront peut-être une année passée en France ou à l’étranger au service des plus pauvres, dans un engagement laïc, mais certainement pas toute une vie consacrée à Dieu : à moins que cela ne leur soit imposé par l’enfant lui-même. Pour les parents, et d’autres comme eux, c’est trop risqué, l’emploi n’est pas garanti, on est trop seul, la vie affective est réduite et j’en passe : en fait, nous sommes dans la culture de la réussite, de la performance, et les heures glorieuses de la vie religieuse sont aujourd’hui derrière nous.

Pas si loin pourtant. Il fut un temps que j’ai bien connu où, dans ces mêmes familles, on offrait pour lectures aux enfants les vies de saint Dominique Savio, celle de Jean Bosco ou du curé d’Ars : toutes ces lectures orientaient la vie, donnaient du sens, mais elles ne sont plus trop de mode. Elles n’ont pas disparu totalement certes, mais je suis convaincu que leur impact est bien moindre. Les saints étaient les modèles par excellence, d’autres les ont remplacés : acteurs, sportifs, animateurs télé ou que sais-je encore.

La question reste de savoir si les jeunes générations peuvent vraiment trouver dans ces modèles quelque sens pour leur vie, et je n’en suis pas très sûr : mais alors, où vont-ils le trouver ? Quand je regarde autour de moi, quand je me penche sur les publicités, je constate que deux ressorts sont régulièrement actionnés par la société de consommation, le sexe et l’argent. Cela n’a absolument rien de nouveau, à ceci près que les sollicitations sont plus fortes, et plus universelles : je ne vous parle pas d’une réalité française, mais bien mondiale, parce que j’ai vu les mêmes choses à l’étranger, en lien avec le développement économique. Or, c’est une banalité de le dire, de ce double point de vue, sexe et argent, la vie consacrée n’offre pas de perspectives concrètes et stimulantes : en d’autres termes, elle est vraiment en porte-à-faux par rapport aux valeurs que la société marchande véhicule. Pour le dire autrement, elle ne va pas dans le sens du vent, mais bien à contresens.

La situation est-elle inexorable, peut-on et doit-on se battre contre les ressorts que j’ai évoqués, attendre de cette société de consommation qu’elle change ? Les deux « valeurs » que j’ai mises en avant, sexe et argent, fonctionnent sur la réalité du manque et, de ce fait, sont en phase avec la société en question : celle-ci ne vous invite pas à assumer le manque, ce qui est la marque du monde adulte, mais à le combler, ce qui signe son infantilisme. Et cela marche ! Nous sommes dans le toujours plus, nos besoins croissent à la mesure de nos insatisfactions. Si ces valeurs devaient changer, c’est toute la société qui changerait parce que ses fondements seraient ébranlés. Est-ce envisageable ?

Certains le pensent, et travaillent pour un tel changement, en essayant de « conscientiser », horrible néologisme actuel, leurs contemporains, en rappelant par exemple que les ressources de notre planète ne sont pas inépuisables, qu’il est temps de revoir notre consommation dans le sens d’une « décroissance », et ils trouvent une oreille attentive du côté du pape François à travers son encyclique Laudato Si. Les Editions du Cerf, liées aux Dominicains, ont même créé une revue dans cette optique, dont le nom dit tout : Limite. La promotion de la décroissance, si tant est qu’il n’y a pas contradiction dans les mots, n’est certainement pas inutile, mais je doute que l’on puisse créer des changements significatifs, tant nos modes de vie sont profondément liés à une société de consommation dans laquelle nous sommes profondément enracinés, tant la déraison nous gouverne en de multiples domaines, tant surtout nous pensons à court terme et très peu à moyen terme, voire jamais à long terme. Beaucoup d’entre nous, et je suis sûrement à bien des égards de ceux-là, agissent dans la perspective « après moi le déluge ». On me l’a toujours dit : « il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ».

Mais admettons que les yeux s’ouvrent, que le bon sens s’impose, que Laudato Si soit notre nouveau petit livre rouge, que la revue Limite devienne un succès mondial et soit traduite en 250 langues, je reviens à ma question de base : dans une société qui serait « raisonnable », où le manque est reconnu comme une valeur à assumer, où le partage équilibré des ressources naturelles serait de mise, peut-on penser que la vie religieuse connaîtrait du coup un nouveau regain ? Je n’en suis pas sûr pour au moins deux raisons :

• En fait, et l’histoire des débuts du monachisme l’a montré, la vie consacrée trouve toute sa force et tout son élan surtout dans les périodes de trouble, où elle se présente comme une forme de contestation. Autrement dit, oui, quand elle se manifeste à contresens…
• En outre, et cela va peut-être paraître paradoxal après ce que je viens de dire tout à l’heure, la vie religieuse profite d’une certaine manière du manque, le rassasiement la contrarie, et je m’explique. Le manque en question n’est évidemment pas celui des biens usuels, de l’argent, des produits de consommation, et même de l’amour humain, mais celui d’un bien plus grand, d’un amour infini tourné vers le prochain et le don de soi. Pour le dire autrement, la vie religieuse procède en partie, au plan humain s’entend, du constat que « plus n’est jamais assez », et qu’il faut se tourner vers un plus infini qui seul gratifie sans limite, l’amour divin. Je pense ici aux paroles de Jésus à la Samaritaine venu puiser au puits de Jacob : « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jn 4,13-14Jn 4,13-14
French: Louis Segond (1910) - SEG

13 Jésus lui répondit: Quiconque boit de cette eau aura encore soif; 14 mais celui qui boira de l`eau que je lui donnerai n`aura jamais soif, et l`eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d`eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.  

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Oui, la vie religieuse est toujours une forme de contresens, comprenons bien de « sens contraire » par rapport aux propositions du monde qui l’entoure. Mais quels contresens proposer aujourd’hui, dans la société de consommation que j’ai très brièvement évoquée, ou même dans la société raisonnable qui pourrait renaître ? Quelle exigence va pouvoir lancer ou relancer la vie religieuse dans notre monde quel qu’il soit, rassasié ou non ? Je vais en énumérer plusieurs, tenues généralement par les plus jeunes d’entre nous mais partagées aussi par de plus anciens, exigences qui ont leur valeur et qu’il faut pouvoir tenir en même temps.

La première est certainement une recherche de radicalité. Comme aimait à le dire un de mes frères dominicains à son entrée dans l’Ordre des Prêcheurs, si c’est pour retrouver ici ce que je viens de quitter, alors pourquoi venir ? La recherche de radicalité n’est en fait qu’une nouvelle manière de prendre en compte un trait caractéristique de la vie religieuse des origines, à savoir la conscience d’appartenir à un monde qui passe, et l’intention de vivre déjà dans le monde à venir. C’est la mise en œuvre de la dimension eschatologique de toute vie religieuse.

Cette recherche de radicalité se manifeste à un premier niveau, que je qualifierais faute de mieux de « mode de vie » et qui peut sembler très secondaire, mais qui est symptomatique d’un refus : je pense ici au port de l’habit religieux ou au contraire à son refus absolu, à la multiplication des prières, au retour de certaines formes traditionnelles de piété, à la quête de silence, etc. On a vite fait, trop vite fait, de qualifier ces requêtes de « traditionnelles » et de les écarter alors qu’elles sont liées à la dimension radicale de la vie religieuse.

Cette radicalité peut aussi se manifester à un autre niveau, qu’on peut trouver plus profond, par exemple celui de la pauvreté : l’une des branches de notre famille dominicaine a remis au goût du jour la mendicité. Bien sûr, il ne s’agit pas de « jouer au pauvre », ce serait leur faire insulte, et la pauvreté n’a d’ailleurs rien de désirable en soi. Mais face aux richesses qui s’étalent dans notre monde, de manière souvent éhontée, aller à contresens, et suivre l’évangile tout simplement, demande certainement de vivre avec plus de sobriété, au moins dans nos sociétés développées. Ici, je retrouve certaines ambitions exprimées dans la revue Limite dont j’ai parlé, ambitions incluses dans la thématique de la décroissance. Ou bien encore certains gestes de notre pape François, lorsqu’il décide de délaisser les appartements pontificaux pour Ste Marthe, ou, tout récemment, d’ouvrir complètement au public la résidence de Castelgandolfo, un petit chef d’œuvre architectural, pour ne plus y habiter.

Les plus anciens trouveront souvent cette radicalité agaçante, mais les exigences que je viens d’évoquer sont comme on dit aujourd’hui des marqueurs pour une vie nouvelle : elles me semblent très légitimes, et deviennent, si elles ne l’étaient pas au départ, plus équilibrées au fil du temps, lorsque l’on découvre que l’on a beau avoir quitté le monde, ce monde est toujours là et c’est bien à lui qu’il faut parler, lui qu’il faut rencontrer. Avec les moyens qu’il nous offre.

La deuxième exigence est celle de la vie communautaire, dans laquelle j’inclus la vie de prière, qui vient défier toute société fondée sur l’individualisme, et elle ne touche pas que les vocations dans la vie religieuse (cf. par exemple la communauté Saint-Martin pour les prêtres en paroisse). Quand j’étais maître des novices ou des étudiants dans ma province, cette demande d’une vie commune, évidemment très liée aux questions d’équilibre affectif, était la première évoquée par les postulants : je pense que la situation ne doit pas avoir beaucoup changé. En revanche, ce qui change régulièrement, ce sont les formes de cette vie commune, la place qu’y tiennent la prière ou le silence, la qualité des échanges, les objectifs poursuivis. Prenez l’exemple des comptes bancaires, ou plus parlant encore des moyens de communication, ordinateurs, smartphones ou autres : leur présence n’est pas sans orienter la vie commune, les échanges entre membres de la communauté etc. Doit-on les supprimer et s’en passer, pour marquer le contre-courant ? Certains le pensent, mais cela me paraît vain. Il me semble que l’on doit surtout rappeler que ce ne sont que des moyens qu’il faut apprendre à maîtriser. Rien de tout cela n’est simple, mais ce n’est certainement pas impossible : il faut développer une culture saine de l’outil. Pour prendre l’exemple du smartphone, je vais vous confier « mon truc » : refusant de vivre avec un fil à la patte, je le laisse presque toujours dans ma cellule, et ne le prend avec moi qu’en déplacement en ville ou en voyage ; autrement dit, il joue le rôle d’un téléphone fixe et n’est portable que dans mes déplacements.

Le charisme de l’Institut, et donc sa présence au monde qui l’entoure, ne vient à mes yeux qu’en troisième lieu : quand je suis rentré dans l’Ordre des Prêcheurs, tout en étant assuré que là était bien ma place, je ne savais pas vraiment ce que représentait cette vocation, et je l’ai découverte au fur et à mesure. Je ne crois pas cette situation très rare, et j’en veux pour preuve combien d’essais sont faits par certains avant de trouver leur lieu. Il faut accepter de le reconnaître et de le dire, du fait des changements accélérés d’époques que nous ne cessons de traverser, certains Instituts au charisme étroit et marqué perdent de leur attrait ; je constate toutefois que certains le retrouvent en d’autres lieux, du fait d’un autre environnement, et je me dis ‘pourquoi pas’ ?

Remarquons un fait important sur l’actualité de ce charisme : ce charisme lui-même est agissant, et crée des appels, lorsqu’il est vécu à contre-courant. Les soins infirmiers donnés au XIXe siècle en particulier, ont suscité de nouvelles congrégations parce que les structures civiles étaient absentes. Et comme c’est encore le cas dans de nombreux pays, ces congrégations trouvent encore là une place. L’exemple typique est celui des sœurs de Mère Theresa qui se sont occupées des « déclassés » dont personne autour d’elles ne prenaient soin. Mais si je remonte plus loin, à l’Ordre des Prêcheurs que je connais mieux, il est né au XIIIe siècle précisément quand la prédication évangélique était oubliée des clercs, et qu’il fallait se tourner vers de pieux mais hérétiques laïcs pour la trouver : et cette exigence reste encore d’actualité aujourd’hui quels que soient les pays.

Avant donc d’estimer un charisme dépassé, il faut sans doute se demander s’il ne l’est pas dans un contexte particulier qui n’a rien d’universel, et, en outre, s’il ne peut pas être renouvelé sur de nouvelles bases, là même il paraît à bout de souffle.

Recherche de radicalité, de vie communautaire et renouvellement du charisme propre à un Institut suffiront-ils à un Institut pour le maintenir en vie, ou mieux lui donner une nouvelle vie ? Sans doute pas. Un service incontestable à un moment de l’histoire peut disparaître à un autre moment, et plus tard encore réapparaître sous une forme nouvelle. Voilà qui est toujours très douloureux pour ceux qui vivent cette lente, ou parfois brutale, mort, mais ne sont-ils pas invités à regarder en avant plutôt qu’en arrière ?

Que veux-je dire ? Simplement ceci : notre monde a plus que jamais besoin de témoins prêts à donner leur vie pour signifier cet autre sens, ou ce contresens dont je vous ai parlé. Si un Institut a pu le faire comme tel à un moment donné, et ne peut plus le faire à un autre moment, le besoin reste quand même, le témoignage à donner ne meurt pas avec l’Institut : pour prendre un exemple très simple, l’écologie sous toutes ses formes n’était pas à la mode il y a seulement trente ou quarante ans, et elle l’est devenue ou plutôt redevenue depuis. Je dis redevenue parce que je pense qu’elle était requise au XIIIe siècle, au moment de l’essor des villes, ou au XIXe siècle, à l’époque industrielle : et il s’est trouvé de fait, à ces moments-là, des hommes et des femmes pour l’incarner au sein de nouvelles congrégations religieuses, pour aller à contresens et donner de nouveaux témoignages évangéliques.

Que ce soit dans ce domaine de l’écologie, ou dans d’autres tels celui de la paix, notre monde attend toujours des témoins. À titre individuel, certes, mais aussi à titre communautaire. Frères et sœurs, le contresens reste d’actualité.

 

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