Miséricorde dans le Nouveau Testament

Peut-on parler de la miséricorde dans le Nouveau Testament sans évoquer ce thème dans l’Ancien Testament ? À l’évidence, non, dans la mesure où, dans le Nouveau Testament, ce thème s’appuie sur l’Ancien et le prolonge largement, sans toujours s’en différencier. Vous me direz alors que tout est bien parce que Christophe Aernouts vient de traiter devant vous le thème pour l’Ancien Testament : mais du coup, ne vais-je pas le répéter ? Les termes grecs qui prennent en compte ce thème, tels charis (grâce), oiktirmos (miséricordieux) ou eleos (pitié), ajoutent-ils vraiment quelque chose à leurs originaux hébraïques que sont ḥesed ou hen ou ḥanan ? Je n’en suis pas sûr et n’ai pas en outre la compétence suffisante pour en traiter.

Aussi, pour faire du nouveau, je vais plutôt m’attacher à la dimension théologique qui marque l’ensemble du Nouveau Testament, à savoir le thème de l’accomplissement ou de la plénitude, et essayer de voir comment il se traduit sur le plan de la miséricorde. C’est vaste et ambitieux, inatteignable dans la limite de temps impartie, et je me limiterai donc dans la démonstration, surtout pour ce qui concerne le thème de l’accomplissement qui dépasse mon sujet.

 

I. Le Nouveau Testament, accomplissement de l’Ancien

 

Que les écrivains du Nouveau Testament aient mis l’accent sur le thème de l’accomplissement, c’est évident au plan littéraire, mais aussi en fonction de leur origine et de leur auditoire. Au plan littéraire, il suffit de repérer les innombrables citations de l’Ancien Testament, et la manière par exemple dont elles sont introduites chez Matthieu : « ainsi s’accomplit » ou « pour que s’accomplisse » (voir 1,22 : « Or tout ceci advint pour que s’accomplît cet oracle prophétique du Seigneur »). Mais cette thématique, que l’on retrouve dans les autres évangiles synoptiques, est loin de leur être propre  voyez un Paul en 1 Co 10,6, après qu’il ait évoqué le séjour des Hébreux au désert : « Ces faits se sont produits pour nous servir d’exemples ».

Je le disais, une telle thématique était inévitable du fait de l’origine et de l’auditoire : les premiers prédicateurs, et Paul y compris, étaient juifs et s’adressaient à des Juifs. Tous avaient été élevés dans la saint Écriture, c’était elle qui faisait leur unité, et c’est elle qui constituait le cœur de leur vie spirituelle : si Jésus était pour les prédicateurs le Messie, alors lui et les temps nouveaux qu’il inaugurait devaient être annoncés dans cette Écriture.  Vous savez que ce ne fut pas sans mal, dans la mesure où les souffrances et la mort du Messie Jésus ne paraissent pas vraiment au programme de l’Ancien Testament, à l’exception peut-être du quatrième chant du Serviteur, en Is 52,13 – 53,12, texte qui néanmoins est peu utilisé comme témoignage dans le Nouveau Testament… Telle est peut-être la raison pour laquelle la lettre aux Hébreux, en termes d’accomplissement, s’est lancée sur une autre voie, par un tour de force et avec pas mal de réussite : trouver cet accomplissement dans le sacerdoce du Christ !

Mais je vais donc m’arrêter là pour cette thématique de l’accomplissement que je ne voulais qu’esquisser. Et je m’intéresse maintenant à ses effets possibles sur le thème de la miséricorde.

 

II. Surabondante miséricorde dans le Nouveau Testament

 

L’idée toute simple, peut-être trop simple, qui me guide ici est celle que je porte avec moi depuis des années : la caractéristique majeure de la nouvelle alliance est sa gratuité/grâce, ce qui se traduit en termes de générosité, de surabondance, de comptage superflu. Bien sûr, cela était déjà présent dans l’Ancien Testament, avec par exemple par exemple la femme qui accueille le prophète Elie en 1 R 17,10-16 ou, à l’inverse, le problème du recensement en Josué 24, mais pas avec la même ampleur et pour les mêmes raisons.

 

La surabondante miséricorde chez Paul

 

Pourquoi commencer par saint Paul ? Parce que l’accord existe sur le fait que ses lettres représentent des témoignages directs et très anciens, antérieurs aux évangiles, même si ceux-ci renferment bien sûr des traditions anciennes. Si saint Paul, à la différence de saint Luc dans les Actes, est plutôt discret sur sa rencontre avec le Christ à Damas, il l’évoque néanmoins à quelques reprises pour en souligner justement la dimension totalement gratuite.

Vous connaissez Ga 1,13-16, un passage dans lequel l’apôtre accentue très volontairement le contraste entre sa vie avant Damas et après Damas, pour mettre en valeur la grâce de Dieu qui a opéré un tel retournement : « 13 Vous avez certes entendu parler de ma conduite jadis dans le judaïsme, de la persécution effrénée que je menais contre l’Église de Dieu et des ravages que je lui causais, 14 et de mes progrès dans le Judaïsme, où je surpassais bien des compatriotes de mon âge, en partisan acharné des traditions de mes pères. 15 Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna 16 révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang, 17 sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas ». On remarquera l’opposition jadis, avec son accent sur une surabondance acquise à force de volonté/mais quand, où tout est grâce ; mais aussi la thématique de la révélation / dévoilement qui manifeste à la fois continuité et dépassement.

En 1 Co 15, 3-9, insistance sur la petitesse : « 3 Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, 4 qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, 5 qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze. 6 Ensuite, il est apparu à plus de 500 frères à la fois – la plupart d’entre eux demeurent jusqu’à présent et quelques-uns se sont endormis — 7 ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. 8 Et, en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton. 9 Car je suis le moindre des apôtres ; je ne mérite pas d’être appelé apôtre ». Petitesse relative : au début de ses lettres, Paul, vraisemblablement contesté, ne manque pas de revendiquer cette qualité d’apôtre ; mais il le fait aussi sans doute parce qu’elle témoigne justement de la grâce de Dieu.

Enfin, comment ne pas évoquer le fameux texte de Ph 3, 5-9, dans lequel Paul reprend la thématique avant/après en forçant le contraste comme il l’a fait en Galates : « 5 circoncis dès le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux ; quant à la Loi, un Pharisien ; 6 quant au zèle, un persécuteur de l’Église ; quant à la justice que peut donner la Loi, un homme irréprochable. 7 Mais tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. 8 Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, 9 et d’être trouvé en lui, n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi ».

Dans ce dernier passage, apparaît nettement la dimension de surabondance que l’on va retrouver largement dans les évangiles : surabondance dit plénitude qui, en grec, rime avec accomplissement (idée de remplir, verbe plêroô). Mais, avant d’en finir avec Paul, il faut revenir sur d’autres termes évoquant cette surabondance, en particulier celui de grâce, si caractéristique de la théologie paulinienne, ou encore du Péché.

C’est ainsi que Paul parle de « la grâce qui lui a été faite » pour évoquer l’appel qui l’a conduit à offrir l’évangile aux païens : « 15 Je vous ai cependant écrit assez hardiment par endroits, comme pour raviver vos souvenirs, en vertu de la grâce que Dieu m’a faite 16 d’être un officiant du Christ Jésus auprès des païens » (Rm 15,15-16 ; cf. aussi 1 Co 3,10). Ou encore : « 10 C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce à mon égard n’a pas été stérile. Loin de là, j’ai travaillé plus qu’eux tous : oh ! non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (1 Co 15,10). Désormais, et nous sommes loin de la théologie vétérotestamentaire mais toujours proches de l’appel de Damas : « 6 les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l’Évangile. 7 Et de cet Évangile je suis devenu ministre par le don de la grâce que Dieu m’a confiée » (Ep 3,6-7).

Paul ne parle pas, comme Luc, de la « rémission des péchés », mais il parle largement du péché comme d’une puissance : et l’effet de la miséricorde divine est de lever le règne du péché qui s’appesantissait sur le chrétien.  On peut multiplier les références : « où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5,20) ; « 10 Sa mort fut une mort au péché, une fois pour toutes; mais sa vie est une vie à Dieu. 11 Et vous de même, considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus.  12 Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel » (Rm 6,10-12) etc.

Je reviendrai plus loin sur le secret de cette surabondance.

 

La miséricorde de Dieu dans les évangiles

 

On le sait, ce n’est pas tant en terme de grâce (quoique Jn 1,14-16 : « 14 Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. 15 Jean lui rend témoignage et il clame: « C’est de lui que j’ai dit: Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. »  16 Oui, de sa plénitude nous avons tous reçu, et grâce pour grâce »), et de don de la bonne nouvelle aux païens que s’exprime Jésus dans les évangiles : ici, c’est bien de surabondance qu’il s’agit. Surabondance dans le don et le pardon, dont on trouvera l’expression la plus large chez l’évangéliste Luc, dont l’évangile est souvent qualifié « d’évangile de la miséricorde » : il suffit de lire le chapitre 15, qui ramasse trois paraboles sur la miséricorde, dont deux sont absentes des évangiles parallèles, pour s’en convaincre.

Surabondance dans le don avec Lc 6,38 : « Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein ». Ou bien encore Mt 5,39-42 : « quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; 40 veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau ; 41 te requiert-il pour une course d’un mille, fais-en deux avec lui. 42 A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos ».

Si bien que dans le Royaume que prêche Jésus on ne compte pas, ou bien encore on compte très mal au point de paraître injuste, comme le montre la fameuse parabole de l’enfant prodigue (Lc 15,11s) ou celle, plus « économique », des ouvriers de la 11e heure (Mt 20,1-15). À la vérité, aucune injustice n’est commise, bien au contraire : non seulement, comme le souligne le maître, le premier embauché a bien reçu ce qui était convenu, mais en outre il a eu la grande chance d’être présent bien avant tous les autres dans la vigne du maître (comme le fut aussi le fils aîné de la parabole du fils prodigue).  Mais il a plu à ce maître de donner au-delà de la somme convenue, à celui qui en avait sans doute le plus besoin.

Surabondance aussi dans le pardon : « 21 Alors Pierre, s’avançant, lui dit: « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? »  22 Jésus lui dit: « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 77 fois » (Mt 18,21-22 ; soixante-dix fois sept fois pour certaines versions). Ou bien encore Lc 17,3-4 : « Si ton frère vient à pécher, réprimande-le et, s’il se repent, remets-lui. 4 Et si sept fois le jour il pèche contre toi et que sept fois il revienne à toi, en disant: Je me repens, tu lui remettras ».

Surabondance donc, et inauguration par là-même de ce que les théologiens appellent justice salvifique par rapport à la justice distributive : cette dernière consiste à donner en fonction de l’apport de chacun, comme dans la fameuse « loi du talion » qui constitua déjà à son époque un réel progrès, alors que la première refuse toute proportionnalité. Dès lors, celui qui dispose de moins pourra le plus souvent recevoir plus, pour rattraper son retard en quelque sorte, comme c’est le cas dans la parabole de la 11e heure citée plus haut ; mais il pourra aussi recevoir moins, comme dans la parabole dite des « talents » (Mt 25,14-30), qui s’achève sur un abrupt : « Car à tout homme qui a, l’on donnera et il aura du surplus ; mais à celui qui n’a pas, on enlèvera ce qu’il a » (v. 19). L’explication de cette chute étonnante tient sans doute au fait que celui qui donne généreusement, au risque de tout perdre, fait très exactement ce que fait Dieu pour nous avec l’Incarnation de Jésus ; en outre, constat tout humain mais néanmoins important, il est toujours possible de remplir des mains qui sont vides, mais non pas des mains pleines.

En réalité, cette logique est celle de l’amour, jusqu’au don de la vie, dont je vais parler maintenant.

 

III. La logique de l’amour

 

Surabondance, gratuité sont en effet des caractéristiques fondamentales de tout amour vrai. Qui dit amour vrai dit aussi amour sans limites : comme j’aime le dire, l’amour est inclusif, jamais exclusif. L’explication est très simple : si vous mettez des limites à l’amour, cela veut dire qu’il se trouve des personnes que vous n’aimez pas, et vous n’aimez donc pas vraiment.

Quelle est maintenant la caractéristique fondamentale du Nouveau Testament ? Celle de mettre au premier plan l’amour ? Non, cela l’Ancien Testament l’a déjà fait avec les célèbres recommandations présentes en Dt 6, 4-5 : « Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » et Lv 19,18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur ».

En fait, comme le faisait souvent remarquer le frère Pierre Leenhardt, frère de Sion aujourd’hui décédé qui enseignait la tradition juive à Jérusalem, ce qui distingue le christianisme du judaïsme est fondamentalement, et peut-être même exclusivement, la personne de Jésus. Mais il faut comprendre la personne de Jésus avec toute son ampleur, y compris et surtout sa mort sur la croix. L’Ancien Testament avait en quelque sorte préparé le terrain avec la ligature d’Isaac en Gn 22, ou encore en Isaïe avec le quatrième chant du Serviteur déjà mentionné, mais l’offrande de la croix va beaucoup plus loin en soulignant la totale gratuité du sacrifice : je crois pour ma part qu’il est « l’acte gratuit »[1] par excellence, la surabondance et plénitude de la miséricorde divine, l’accomplissement de toute la Loi.

C’est bien ainsi d’ailleurs que plusieurs passages du Nouveau Testament nous le présentent :

Mc 10,45, dans la ligne du 4e chant du Serviteur : « Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude ».

Jn 11,50 : « Vous ne songez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière ». Sans aucune faute personnelle, comme va d’ailleurs le dire Paul en 2 Co 5.

2 Co 5,21 : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous »

Rm 5,7-8 : « à peine en effet voudrait-on mourir pour un homme juste ; pour un homme de bien, oui, peut-être osera-t-on mourir ; mais la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous ». On retrouve ici la justice salvifique.

Et mettant l’accent sur l’impeccabilité de Jésus, et donc sur le caractère gratuit et particulièrement violent de sa passion et de sa mort, He 4,15 va aussi dans le même sens : « Car nous n’avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d’une manière semblable, à l’exception du péché ».

Il faut y insister parce qu’il s’agit du cœur de notre foi : en envoyant son Fils dans le monde, en le livrant (verbe clé du processus : Mc 9,31 ; 10,33 ; 14,10.11.18.21.41.42) pour nous sans qu’il méritât en rien la mort, n’ayant rien de commun avec elle par le biais du péché, Dieu est allé à l’extrême de la miséricorde. Pour le dire en une phrase, la miséricorde de Dieu pour les hommes dans le Nouveau Testament, est son Fils Jésus crucifié pour nous. Jean-Paul II ne disait rien d’autre dans son encyclique Dives in misericordia : « Le Christ confère à toute la tradition vétéro-testamentaire de la miséricorde divine sa signification définitive. Non seulement il en parle et l’explique à l’aide d’images et de paraboles, mais surtout il l’incarne et la personnifie. Il est lui-même en un certain sens la miséricorde » (italiques dans le texte, §2).

 

IV. Vivre dans l’amour

 

Évoquer la miséricorde divine ne peut se limiter à un constat : Jésus nous a laissé un modèle « afin que nous suivions ses traces » (1 P 2,21). Pour le dire avec les mots de Jean-Paul II dans l’encyclique déjà citée : « Le Christ, en révélant l’amour-miséricorde de Dieu, exigeait en même temps des hommes qu’ils se laissent aussi guider dans leur vie par l’amour et la miséricorde » (§3). Le maître-mot de ce modèle est celui d’agapê, que les traducteurs choisissent souvent de traduire par « amour », ce qui conduit parfois à oublier qu’il ne s’agit pas de n’importe quel amour, mais de lui qui lie les personnes divines entre elles. La traduction par charité, mot malheureusement galvaudé, visait justement à marquer cette spécificité.

On a fait souvent de cette racine une caractéristique paulinienne, et elle est de fait très présente dans le corpus paulinien : mais elle ne se trouve pas que là. À preuve : Mt 5,43-46 ; 19,19 et 22,37 évidemment ; Lc 6,32.35 etc. Ce qui représente peut-être la caractéristique de Paul, c’est que cette présence se trouve souvent sous forme exhortative, comme une invitation et non pas seulement comme un constat. On en a un condensé en Rm 13,8-10 : « 8 N’ayez de dettes envers personne, sinon celle de l’amour mutuel. Car celui qui aime autrui a de ce fait accompli la loi. 9 En effet, le précepte : Tu ne commettras pas d’adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 10 La charité ne fait point de tort au prochain. La charité est donc la Loi dans sa plénitude ».

Ce qui conduit à noter que, si la charité est une donnée trinitaire, elle n’est pas inaccessible à l’homme. Ici encore, Paul s’explique par le fait que l’Esprit-Saint donne part à l’intimité de la vie trinitaire : « Et l’espérance ne déçoit point, parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rm 5,5).

Chers amis, si nous entrons dans l’année de la miséricorde, c’est donc tout à la fois pour contempler le don que Dieu nous a fait, mais aussi pour apprendre nous-mêmes à faire miséricorde, à vivre dans l’amour au cœur même de la Trinité : nous y parviendrons à la mesure de notre configuration au Christ.

[1] La recherche de « l’acte gratuit » a, en certaines occasions, passionné les romanciers et on en a un écho dans « Les caves du Vatican » d’André Gide : le héros, Lafcadio, jette dans le vide un vieillard assis en face de lui dans un train, avant de comprendre que l’acte n’avait rien de gratuit puisqu’il visait à prouver l’existence d’actes gratuits. En d’autres termes, « la volonté d’agir sans motif est déjà un motif ». Derrière cette question pas si futile, on comprend que se pose la question de la vraie liberté.

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