Sur la miséricorde de Dieu

Article proposé au Centre de Préparation au mariage

Puisque l’article qui va suivre devrait s’adresser à des couples qui en préparent d’autres au mariage, l’angle de réflexion sera celui du couple, en partant du couple biblique d’origine, Adam et Eve, qui représente une sorte de modèle. Au moins avant le péché !

 

I. La quête de Dieu

 

Pourquoi le monde a-t-il été créé ? Voilà une question qui n’a pas de réponse facile, ou plutôt qui a trop de réponses possibles, entre lesquelles il n’est pas facile de choisir. Le chrétien se référera, comme ses pères juifs, aux deux récits de création qui se trouvent au début de livre de la Genèse (1,1 – 2,4a et 2,4b – 3) pour élaborer une réponse, mais même là, il aura le choix :

  • Dieu pourrait avoir fait le monde parce qu’il tournait en rond en lui-même, autrement dit pour « ajouter du piquant à sa vie ».
  • Il pourrait aussi l’avoir fait pour éprouver sa puissance créatrice, avec sa diversité et son harmonie, comme le manifeste la succession des jours (1,1 – 2,4).
  • Il a pu le vouloir d’un vouloir d’amour, parce que l’amour est ce qui le constitue et que cet amour est de soi créateur : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance (1,26).

Toutes ces réponses ne se valent pas, bien sûr, en particulier la première de caractère humoristique, et la troisième est sans doute aux yeux du croyant la plus proche de la vérité.

Mais la question du pourquoi reste difficile à résoudre parce qu’il faudrait se mettre « dans la peau de Dieu », et elle doit plutôt laisser la place à celle du « pour qui ». Là une réponse s’impose : « pour l’homme ». En effet, dans le premier récit de la création, l’homme, dans sa double nature « mâle » et « femelle »[1] est créé au sixième jour, juste avant le repos du sabbat et il est donc le couronnement de toute la création ;  et dans le deuxième récit de la création, Dieu choisit de créer grâce à la collaboration de l’homme qui nomme et donne d’être : là encore, c’est une forme de couronnement. Si bien que la perspective est claire : Dieu a fait la création pour l’homme, ce qui explique qu’il l’invite à dominer ou à soumettre cette création, et ce qui explique aussi qu’après le péché et l’éloignement qui en résulte et que Dieu consacre, il se lance à sa recherche avec le fameux « Où es-tu ? » (3,9).

Une recherche qui n’a pas cessé depuis les origines du monde jusqu’à l’Incarnation du Fils de Dieu, et au-delà même jusqu’à nous : « Dieu en quête de l’homme », titre un ouvrage d’un célèbre philosophe juif, Abraham Heschel.

 

II. La réponse de l’homme

 

L’homme va-t-il répondre à cette quête de Dieu ? Ceux que la Bible qualifie d’impies s’y refusent et disent : « non, il n’est pas de Dieu » (Ps 10,4). Le croyant, lui qui éprouve une curieuse absence au cœur même de son humanité[2], se met à son tour en marche à la rencontre de son Dieu : c’est toute la thématique du pèlerinage qui structure une vie. Mais quelle doit être la visée, et surtout quelles seront les actions, qui sur la route, assureront l’homme de se rapprocher de Dieu ? Sans doute pense-t-on spontanément à la prière, ou à l’attention au frère que constitue l’aumône ou le geste de miséricorde et d’amour, bien sûr, mais ce qui va lui faire retrouver la ressemblance de Dieu, perdue par le péché, c’est bien la communion, à l’exemple de celle qui se vit en Dieu, et dont la prière et les gestes de miséricorde sont finalement des expressions : « faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance », dit Dieu au moyen d’un pluriel qui ne peut manquer de frapper le lecteur.

Cette unité plurielle originelle qui se trouve en Dieu, se retrouve, côté humain, dans la disjonction/complémentarité de l’homme et de la femme : disjonction d’abord « mâle et femelle, il les créa » (Gn 1,27), « une aide qui lui soit en vis-à-vis » (Gn 2,20)[3] ; complémentarité ensuite : « c’est l’os de mes os et la chair de ma chair… C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn 2,23-24). Un humoriste ajoutait : « une seule chair, oui, mais laquelle ? » A quoi il faut répondre : « une autre chair », qui est à la fois l’une et l’autre, et on peut sans doute y reconnaître en filigrane l’enfant à naître. On comprend mieux alors pourquoi le couple et la famille constituent des images trinitaires, des réalités fondamentales au principe même de la foi chrétienne.

Si je reviens à la question « la création pour qui ? », il est maintenant possible de préciser : pour l’homme, dans la mise en œuvre de sa vocation trinitaire. La réponse de l’homme ne peut donc être que la communion, et elle s’expérimente en tout premier lieu dans le couple, sommet de la création divine : singulière et formidable responsabilité.

 

III. La construction de la communion

 

La communion entre les hommes et dans le couple a donc pour modèle ultime celle qui se vit en Dieu même, mais son modèle quotidien se vit plutôt à l’image de celle que Dieu propose à l’homme dont il est en quête : amour donné, amour livré, sans cesse renouvelé, par-delà les manques et les fautes de l’homme. Communion qui se construit donc au fil du temps, et dans laquelle nous retrouvons donc tout à la fois la bienveillance et la patience de Dieu.

De tout cela, la Bible parle souvent en termes d’alliance. Normalement, une alliance conjoint (je choisis exprès ce verbe) deux personnes d’égale condition en vue d’un but commun, et sous réserve d’obligations mises en œuvre par l’une et l’autre partie. Dans le cas de l’alliance entre Dieu et l’homme, il est toutefois clair d’une part que les contractants ne sont pas d’égale condition, et d’autre part que si la fidélité du premier ne peut être mise en cause, ce n’est pas le cas de celle du second : on pourra mettre en regard les affirmations bibliques sur la fidélité de Dieu (Dt 7,9 ; 32,4 ; 1 R 8,23 ; 2 Ch 6,14 ; 15,3 ; et dans le Nouveau Testament, 1 Co 1,9 ; 10,13 ; 2 Co 1,18 ; 2 Th 3,3 ; 2 Tm 2,13), qui sont de l’ordre de l’évidence, et celles sur l’infidélité des hommes (parmi beaucoup d’autres Dt 32,51 ; 1 S 14,33 ; 1 Ch 5,25 ; 10,13 ; 2 Ch 12,2 ; 28,19 etc.), auxquelles l’envoi des prophètes ne semble pas avoir changé grand-chose.

L’homme est infidèle, dans son rapport à Dieu comme dans son rapport à son conjoint. Et l’objectif de l’alliance proposée par Dieu est précisément d’élever l’homme, de le faire grandir en fidélité, de lui redonner son égale condition divine que le serpent avait fait semblant de pouvoir lui octroyer : « vous serez comme des dieux » (Gn 3,5).

Mais au fait, à quoi donc Dieu est-il fidèle, quelles sont la nature et la force de son engagement initial ? La réponse n’est autre que son amour donné, jamais repris (Rm 11,29), et en vertu duquel il est en quête de l’homme. Etant tout amour et ne pouvant se renier lui-même, Dieu ne peut qu’être fidèle, comme le rappelle 2 Tm 2,13 : il se doit d’approfondir l’alliance initiale (alliance avec Noé, en Gn 9, au lendemain du déluge), ou bien de la renouveler (alliance avec Abraham en Gn 15, ou avec Moïse et les Israélites en Gn 24,7-8).

Saint Paul, dans un texte fameux, a détaillé les caractéristiques de cet amour : « L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout » (1 Co 13,4-7). Cet amour, tout de patience et de bienveillance, doit-il donc laisser les fautes et les pécheurs impunis (Pr 11,21 ; 2 Mac 7,19) ? Certainement pas, ce serait contraire à la justice.

Mais que sera le châtiment ? On connaît le Déluge (Gn 7), ou bien encore les suites de la trahison du veau d’or (Ex 32 ; cf. v. 34-35), que les auteurs bibliques voient comme des punitions divines. Je crois que le vrai et le pire des châtiments que Dieu peut infliger à l’homme, et dont j’ose dire « qu’il lui coûte », est de le laisser à lui-même. Pas seulement de lui permettre de le penser, comme s’il le lâchait d’une main et le retenait de l’autre, mais, malgré son amour, ou plutôt en raison de son amour, de respecter ses choix, fussent-ils d’éloignement ou de séparation : sachant que celui qui fait ce choix risque alors de devenir la proie de toutes ses avidités et de celles de ses ennemis. Tous les parents savent ce que cela veut dire !

Heureusement, la miséricorde en Dieu a toujours le premier mot et devrait avoir aussi le dernier (cf. Gn 8,21), comme ce devrait être le cas aussi au sein des couples ou des familles. Si cela ne l’est pas toujours, il ne faut pas seulement en accuser le péché, il faut aussi comprendre que la justice de Dieu est particulière, bien loin souvent de la justice humaine : les théologiens en parlent comme d’une justice « salvifique », laquelle consiste à redonner plus d’amour encore à celui qui en a manqué. L’évangile des ouvriers de la onzième heure (Mt 20) en est un exemple magnifique et… troublant pour nos normes humaines ! En fait, c’était déjà de la sorte que Dieu avait agi vis-à-vis d’Adam et Eve, et de ceux qui les ont suivis et dont nous sommes, en se mettant inlassablement à leur recherche. En donnant plus, toujours plus, à celui qui est en défaut, pour en faire un partenaire d’égale condition comme il a été dit plus haut, se construit la véritable communion, et elle devrait se manifester aussi dans le monde des hommes. Au risque évident, et infiniment douloureux, de devoir donner, pardonner, dix fois, cent fois, sans qu’aucun signe apparent de renouveau ne se manifeste : « « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » » (Mt 18,21-22). Ce qu’il a fait lui-même, à l’égard de tous les hommes, sur la croix !

On dira que ce qui est possible à Dieu, fontaine inépuisable d’amour, ne l’est pas à l’homme, que ce soit dans son couple ou dans sa famille, parce que chez lui, la capacité d’amour est limitée : c’est vrai, à moins qu’il ne soit greffé sur Dieu, et qu’il ne trouve ou ne retrouve sans cesse en Lui la source de l’amour. En particulier par les sacrements de la réconciliation et de l’eucharistie. Ce qui nous conduit, pour conclure ce bref survol, à parler de Jésus.

 

IV. Jésus le grand pontife

 

Entre l’homme pécheur, et Dieu de toute grâce, il existe un abîme : c’est ce que manifeste à sa manière, dans le récit de la Genèse dont il a été jusqu’ici souvent question, l’expulsion du Paradis. Cet abîme, Dieu n’a jamais cessé de vouloir le franchir, par ses prêtres, ses sages et ses prophètes, mais ce n’est qu’avec l’Incarnation du Verbe en Jésus que le rapprochement est devenu définitif : par sa mort et sa résurrection, Jésus, lui qui n’appartenait pas à la tribu de Lévi et n’était pas prêtre (He 7,14 ; 8,1-4), est devenu le grand-prêtre qu’il nous fallait (He 7,26), autrement dit le médiateur d’une alliance nouvelle et définitive (He 8,6 ; 9,15 ; 12,24). Jésus est par excellence le Pontife, celui qui, pendant sa vie terrestre et au-delà d’elle par les sacrements, fait le pont entre l’homme et Dieu et permet à l’homme de retourner vers Dieu : par lui, avec lui et en lui en effet, nous avons un accès sûr et définitif auprès du Père (Ep 2,18-19 ; He 10,19-20).

En Jésus, Dieu a donc manifesté plus que de la bienveillance (Ep 1,9-10), plus que de la patience (Rm 2,4 ; 3,6 ; 1 P 3,20), en fait son amour infini pour toute l’humanité : « Et nous, nous avons reconnu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru. Dieu est Amour : celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui » (1 Jn 4,16).

[1] Et non « homme » et « femme » comme on traduit trop souvent.

[2] Saint Augustin s’en fait l’écho dans ses Confessions.

[3] Sur la justification de ces traductions, on se reportera à Marie Balmary, La divine origine, Paris, Grasset, 1993.

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