Le combat spirituel ou « revêtir le Christ »

Chers amis,

Il y a plusieurs mois, je publiais aux Éditions du Cerf un livre intitulé Combat. La vie spirituelle au quotidien, et le frère Emmanuel Pisani, directeur du Centre Lacordaire, m’a demandé de vous en donner quelque écho pour cette conférence de rentrée. Résumer 180 pages en 10 est une gageure, et vous me pardonnerez j’espère d’être parfois trop rapide : vous pourrez retourner vers le livre !

Combat, voilà un titre choc, rugueux, dont certains pourraient penser qu’il vise ce combat contre Satan, qui ouvre pratiquement les évangiles, que plusieurs ouvrages et familles spirituelles mettent au cœur de leur enseignement parce qu’il serait encore aujourd’hui le lot quotidien de bien des hommes et des femmes en quête de Dieu. Mais sans négliger l’importance d’une telle confrontation, en particulier pour Jésus, je ne pense pas qu’il soit si souvent le nôtre, sinon indirectement : le combat dont j’ai voulu parler dans ce livre est celui qui s’impose au disciple de Jésus, s’il veut vraiment être ce disciple. Pour reprendre une expression que je vais commenter dans un instant, il s’agit donc de la lutte que chacun doit mener, en lui et autour de lui, s’il veut « revêtir le Christ ».

Pourquoi revêtir le Christ sinon pour deux raisons essentielles :

  • La première, que je tiens d’entretiens donnés par un jésuite il y a plus de 40 ans de cela, est que seul le Christ, qui ne porte aucune trace de péché, est capable de faire face à Satan. Nous autres, humains pécheurs, et donc porteurs d’un défaut rédhibitoire de notre armement, nous serions toujours inexorablement vaincus. Sauf précisément si notre armure est le Christ lui-même.
  • La deuxième est que revêtir le Christ est précisément l’objectif que l’apôtre Paul, dont je suis un grand admirateur et un petit commentateur, propose au chrétien comme but de sa vie : « revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ » (Rm 13,14 ; cf . Ga 3,27). Cette expression en rejoint plusieurs autres chez l’apôtre, par exemple les formules du type « en Christ » ou « dans le Seigneur », étranges à première lecture : j’y reviendrai plus loin, mais toutes ces manières de parler font je crois référence à l’expérience de Damas où Paul a compris qu’à travers les disciples, c’était Jésus lui-même qu’il combattait. Et il dira donc ensuite, dans la lettre aux Philippiens, qu’il aspire à son tour, comme tout chrétien, à être « trouvé en Christ » (3,8-9).

Voilà donc l’objectif de toute vie chrétienne posée, le combat quotidien, « revêtir le Christ ». Reste maintenant à trouver le moyen, ou plutôt les moyens, d’y parvenir. Dans mon livre, j’ai évoqué les protagonistes, les lieux, les enjeux, les aides auxquelles on peut recourir etc. Je ne compte pas, en une courte soirée, reprendre tous ces points : je vais me limiter à quelques-uns qui me semblent proéminents, compte tenu des temps où nous vivons.
En commençant par la question de la distance entre Dieu et les hommes qui est vraiment le point de départ.

Dieu en quête de l’homme

Ouvrons notre Bible au récit de la tentation en Genèse 3. Je vous en rappelle les premiers versets :

« 1 Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits. Il dit à la femme : « Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ? »
2 La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. 3 Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort. »
4 Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! 5 Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. »
6 La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. 7 Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.
8 Ils entendirent le pas du Seigneur Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu parmi les arbres du jardin.
9 Le Seigneur Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? » dit-il ».

Ce texte est riche d’enseignements, mais je me contente de deux remarques, qui s’intéressent aux résultats plus qu’aux modalités :

  • Quel est le résultat de l’apparent dialogue entre la femme et le serpent ? Elle – à mes yeux, la partie féminine de l’homme, non la femme en tant que telle – se « fait avoir », mais surtout elle prend de la distance vis-à-vis de la recommandation divine (« Tu ne mangeras pas… ») et, plus largement, vis-à-vis de la Loi et des commandements : le serpent a réussi à créer une distance entre le commandement de Dieu, et donc Dieu lui-même, une distance qui n’existait pas jusqu’alors au Paradis. C’est dans cette distance que s’insère le péché, comme on le voit aussitôt puisque la femme contredit au commandement de Dieu. La parole de Dieu n’est plus au centre du cœur de l’homme qui, ne sachant plus retrouver son Orient, va s’en trouver désorienté. Déboussolé comme je le redirai.
  • Que va faire Dieu ? Vous seriez peut-être tentés de répondre : il expulse Adam et Ève du Paradis, et c’est vrai, mais en même temps, ils sont déjà par leur faute à distance de Dieu, hors du Paradis finalement. En effet, ils ne sont plus nus, Dieu les a vêtus de tuniques de peau (Gn 3,21), signe symbolique d’une distance. C’est donc la reconnaissance d’un état de fait plus qu’une expulsion. Plus important me semble la première parole de Dieu après la faute : « Où es-tu ? » Elle est le signe de l’éloignement, certes, mais aussi un appel qui ne cessera plus jamais de retentir et de montrer que Dieu cherchera toujours à se rapprocher de l’homme, et, inversement, à le rapprocher de lui. Par sa parole. Une parole que l’homme fuit : « je me suis caché ».

La messe est donc dite, si vous me permettez l’expression : toute l’histoire « sainte » se présente désormais comme une tentative divine incessante, réalisée en particulier par les prophètes, autrement dit et littéralement ceux qui parlent au nom de Dieu, pour combler la distance prise par l’homme vis-à-vis de la parole de Dieu, une distance dans laquelle le péché s’est engouffré et qu’il ne cesse de vouloir agrandir. Évidemment, le comblement de la distance se fera par les médiations successives de Jésus et de l’Esprit, sur lesquelles je vais revenir tout à l’heure, mais il faut d’emblée préciser que la distance n’a jamais constitué une rupture totale : l’homme, chaque homme, continue à porter l’image de Dieu. Arrêtons-nous donc un instant sur ce thème.

L’image recouverte

Je reprends le livre de la Genèse, mais dans son premier chapitre. Souvenez-vous, il nous y est dit que « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance » (Gn 1,26), et l’on a l’impression d’une redondance comme il en existe tant dans la Bible. Ce n’est pas ainsi que les Pères de l’Église comprennent ce texte : pour eux, tout homme créé, en tant même que créé indirectement des « mains » de Dieu, est à l’image de Dieu, et cette image peut bien être enfouie, elle ne saurait se perdre (« l’homme est l’image et le reflet de Dieu » 1 Co 11,7).

L’image est donc là, au cœur de chaque homme, mais en revanche, la ressemblance disparaît : un peu comme un miroir cesse de jouer son rôle en étant recouvert de voiles, de peintures ou de tout ce que vous voudrez. Et c’est, pour les chrétiens, le rôle du mal généré par le péché que de recouvrir toujours plus largement l’image. Hélas ! ce mal est aussi sérieusement accroché aux basques de l’homme que le morceau de sparadrap aux doigts du capitaine Haddock.

Le mal au cœur de l’homme

Je reviens sur ces pages si fondamentales de la Genèse, et prends en compte cette fois-ci le rapport de l’homme au Mal. Deux points m’intéressent ici :

  • Nous notons d’abord que le serpent est là, sans que l’on sache d’où il vient, comment il est arrivé là : voilà qui est très important et devrait nous conduire à cesser de perdre un temps fou à chercher d’où vient le mal, la tentation, toutes les horreurs « gratuites » de notre monde. Comme l’exprime un théologien belge, Adolphe Gesché, dans son livre sur le Mal, « dans le récit de la création, non seulement le mal n’est pas créé, mais on n’en parle pas : il n’appartient pas au plan, à l’idée de la création. Cela signifie que le mal est dépourvu de sens (…) Il est là cependant (…) Le surgissement du mal n’a pas à être cherché du côté de Dieu (…) et son apparition première n’est pas davantage recherchée du côté de l’homme (…) La question, dans cette approche des choses, est d’abord celle du ‘comment en sortir ?’ avant d’être celle, plus spéculative et gratuite, du ‘comment y est-on entré ?’ » (p. 47-49).
  • Le deuxième trait notable est que le serpent n’attaque pas de front, il pose une question, évidemment biaisée, il prêche le faux comme on dit, ce qui engage la femme à répondre. Dès lors qu’elle commence à répondre, le piège se referme : dans toutes les tentations, le serpent a le dernier mot si l’on commence à le considérer, à lui donner consistance et finalement raison. C’est pourquoi les auteurs spirituels invitent toujours à fuir la tentation dès qu’elle se présente ; et c’est ce que l’ami jésuite dont j’ai déjà parlé disait : « seul Jésus peut faire face au Mal sans tomber dans ses pièges ». La raison, comme je l’ai déjà noté, est que le Mal s’accroche au péché de l’homme, et Jésus n’en a pas (He 4,15).

Le premier ennemi de l’homme qui veut revêtir le Christ, avec ce Mal qui s’accroche, ce n’est donc pas un Mal qu’il faudrait chercher à l’extérieur de lui-même, comme ce fut le cas avec le Christ dans les Tentations, mais c’est le mal qui est en lui, l’homme lui-même, avec sa vanité ou son orgueil, son étroitesse de vue, ses ambitions mal placées (parce qu’il existe de nobles ambitions, par exemple celle de devenir un saint, comme d’ailleurs le recommande Lv 19,2), bref son péché. Ou plutôt, pour reprendre les termes de saint Paul, « la loi du péché », qui n’est pas extérieure à lui, mais « dans ses membres ». Paul parle de loi en référence à la loi de Moïse, qu’il connaît bien et dont il affirme clairement qu’elle n’est pas en soi le Mal, mais que le Mal l’utilise, et qui, comme lui et son grand ancêtre le Satan, cache son apparence et ses objectifs.
L’illustration classique ici nous vient de la lettre aux Romains :
« 18 Car je sais que nul bien n’habite en moi, je veux dire dans ma chair ; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir : 19 puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas. 20 Or si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi. 21 Je trouve donc une loi s’imposant à moi, quand je veux faire le bien : le mal seul se présente à moi. 22 Car je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur ; 23 mais j’aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m’enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres. 24 Malheureux homme que je suis! Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort? 25 Grâces soient à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur! C’est donc bien moi qui par la raison sers une loi de Dieu et par la chair une loi de péché. » (Rm 7,18-25).
Ce texte ne fait que redire ce que j’ai déjà évoqué : de par son entrée dans le monde, un monde désorienté, l’homme est à son tour, sauf grâce divine particulière, déboussolé. Vous allez peut-être me dire : « c’est grave, docteur ? » Cela le serait si nous devions compter sur nos propres forces pour guérir et retourner à Dieu : mais Dieu a fait le chemin vers nous, il nous a donné son Fils, et il a fait plus encore en nous laissant son Esprit qui nous permet de refaire le chemin inverse, de la croix de Jésus à Dieu. Parlons maintenant de l’un et de l’autre.

De Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu, en Jésus crucifié et par l’Esprit

Jésus

Jésus représente une nouvelle parole de Dieu adressée aux hommes, mais non plus comme les prophètes qui l’ont précédé, fussent-ils grands à l’image de Jean-Baptiste : Jésus n’est pas porte-parole, mais parole même de Dieu. Ce qu’a très bien compris l’évangéliste Jean lorsqu’il proclame : « Et le Verbe s’est fait chair ». Et comme Jésus est non seulement parole de Dieu mais parole faite chair, autrement dit homme, la distance qu’Adam et Ève avaient créée est abolie, Dieu l’a comblée : au moins en Jésus, en qui l’homme et la parole de Dieu se retrouvent conjoints, en parfaite harmonie comme ils l’étaient au Paradis avant le péché !
Jésus est donc le nouvel Adam, celui en qui se trouve et se retrouve l’image originelle. Voilà pourquoi il est qualifié à deux reprises dans le Nouveau Testament d’image de Dieu :

  • « le Christ, qui est l’image de Dieu » (2 Co 4,4)
  • « Il est l’image du Dieu invisible » (Col 1,15)

Mais en outre, la ressemblance est aussi chez lui parfaitement présente, comme le note la lettre aux Hébreux en parlant du Fils « Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance » (1,3). Il faut donc à sa suite et dans ses pas dépoussiérer l’image en retrouvant la ressemblance, autrement dit revenir à la condition première de l’homme.
Ce n’est pas un chemin que nous faisons seul, mais un chemin que nous faisons non seulement avec lui, mais plus encore en lui et par lui : il nous prend en lui. Vous allez me dire que c’est juste une manière de parler, mais non, c’est la vérité de l’évangile comme l’a très bien compris saint Paul à l’occasion de la rencontre de Damas : celui qui persécutait les chrétiens entend, d’après saint Luc auquel il a sûrement rapporté la chose, entend une voix qui lui dit « pourquoi me persécutes-tu ? ». Non pas les chrétiens, mais moi Jésus, ce qui ne peut s’expliquer que si Jésus est dans les chrétiens, ou les chrétiens en Jésus. Cette réalité-là, incroyable mais pourtant vrai, passe par une forme d’identification.
Hélas ! nous ne sommes plus au Paradis, le péché a fait son œuvre, la distance est grande et ce travail de retour ne peut plus se faire sans suivre Jésus sur sa propre route, sur le chemin qu’il a pris sur notre terre pour vaincre Satan et le péché, qui est celui de la croix : « lui était de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu.. Mais il s’est anéanti lui-même, prenant la condition d’esclave… » (Ph 2). Ce chemin est celui qu’il nous propose et, au grand effroi de ses premiers disciples, mais sans doute au nôtre aussi, il n’en est pas d’autre : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16,24). Notre chemin de restauration de la ressemblance, notre chemin pour revêtir le Christ, est chemin de dépouillement, et finalement de croix. C’est là que nous pouvons nous identifier pleinement à lui, et c’est la possibilité qu’offre désormais l’Esprit à tout homme.

L’Esprit au cœur de l’homme

Dans le passage de la lettre aux Romains que j’ai déjà cité, je me suis arrêté en chemin, si je peux dire. Parce que Paul a continué son raisonnement au-delà, sans s’arrêter sur l’ambivalence et les contradictions de la nature humaine. Voici donc la suite, très importante, et qui ouvre un chapitre, le huitième, tout entier consacré à l’Esprit-Saint et à son rôle :
« 1 Il n’y a donc plus maintenant de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus. 2 La loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a affranchi de la loi du péché et de la mort. 3 De fait, chose impossible à la Loi, impuissante du fait de la chair, Dieu, en envoyant son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché et en vue du péché, a condamné le péché dans la chair, 4 afin que le précepte de la Loi fût accompli en nous dont la conduite n’obéit pas à la chair mais à l’esprit ».
Qu’est-ce à dire ? Une chose très simple : Dieu ouvre une porte à l’homme pour le sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve, et il le fait grâce à l’Esprit. Celui-ci a en effet une qualité que n’avait pas la loi mosaïque : il habite en nous, si bien que, de fait, le précepte de la Loi est désormais accompli « en nous ». Paul insiste tout au long du chapitre 8 sur cette « inhabitation » de l’Esprit de Jésus, qui est essentielle, par exemple dans les versets 9-11 :
« 9 Vous, vous n’êtes pas dans la chair mais dans l’esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas, 10 mais si le Christ est en vous, bien que le corps soit mort déjà en raison du péché, l’Esprit est vie en raison de la justice. 11 Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous ».
Le mal, le péché, ne sont donc plus seuls à habiter le cœur de l’homme, l’Esprit Saint, l’Esprit de Jésus, une force infiniment supérieure, s’y trouve aussi et vient attaquer le péché de front. Et il y agit pour configurer à Jésus ceux qui l’accueillent. Attention, je le rappelle, pas n’importe où ni n’importe comment : sur la croix. Paul parle de mort et de vie, et il ne fait que suivre les paroles de Jésus : « Qui veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive » (Mt 16,24).
Sur ce chemin, nous retrouvons la place essentielle des sacrements, en tant qu’instruments majeurs de cette configuration, mais vous comprendrez qu’il m’est impossible maintenant de m’arrêter en détail sur chacun d’eux. Je me contente de rappeler très sommairement que baptême et confirmation nous font passer de la mort à la vie, qu’ils nous donnent l’Esprit et nous établissent « fils de Dieu », que le sacrement de réconciliation permet de nettoyer le cœur, de dépoussiérer l’image qui s’y trouve, et d’y accueillir Jésus et son Esprit qui nous sont sans cesse offerts dans l’eucharistie.
Pour terminer cette conférence, trop brève pour l’ampleur du sujet, je voudrais parler du temps et de la grâce, qui ont partie liée : le vrai temps est celui de la grâce, et la grâce se donne dans le temps. Le temps représente une dimension essentielle de ce combat tel que je le conçois et la grâce, qui est au cœur des sacrements, est le moteur de l’action divine et le secret de la victoire dans tous nos combats.

Le temps et la grâce

Le temps

Ce retour vers Dieu en Jésus est vraiment une réalité magnifique, généreuse et capable de combler tout homme qui l’accueille et, dans ce monde où tout va très vite, où l’on est impatient, nous voudrions bien qu’il se fasse en quelques minutes : un combat réduit à sa plus simple expression. Il y faut en réalité une vie, un long temps, même chez un Paul qui a pourtant connu la rencontre de Damas.
Vais-je avoir le temps de vous parler du temps, du vrai temps ? Si je pose cette question ainsi, c’est parce que nous la posons souvent sous cette forme : « aurai-je le temps ? » Notre temps est de plus en plus celui de la technique, en particulier celle qui nous vient de l’informatique. Le célèbre blogueur catholique, Erwan Le Morhedec, dans un livre que je vous conseille, Koz toujours, ça ira mieux demain, écrit :

« Le temps du Web fait également son office. Avant Facebook, qui l’a suivi dans cette voie, Twitter s’est fait le chantre d’un temps réel : aussitôt émises, les informations sont reçues. Et quand Facebook l’a rejoint, on a célébré la mise à jour technologique, sans songer à ses effets. Le direct a parfois des vertus, mais le temps qui demandait du temps, le bon vieux temps, celui de nos parents comme celui de notre enfance, n’était-il pas réel ? En fait de réel, on nous a refourgué l’immédiateté. Voilà le temps réel de notre époque : un temps qui n’en a plus, un temps qui abolit celui de la délibération, de la méditation, du discernement » (p. 47)

Ce qui manque à notre époque, à nous-mêmes souvent (voyez comment nous utilisons les courriels ou le courrier des lecteurs), c’est la juste compréhension de ce qu’est le temps. Le temps ne nous manque pas, nous en trouvons toujours pour faire ce que nous voulons vraiment faire ; c’est nous qui lui manquons, nous ne le prenons pas, ou plutôt nous ne le recevons pas. Parce que nous nous trompons de temps, nous n’envisageons que le temps technique, celui dont vient de parler Le Morhedec. Un temps où Dieu est absent.
Je vous ai déjà parlé de la distance, mais c’était pour évoquer celle trop grande de notre rapport à la parole de Dieu et qu’il fallait combler : ici, c’est exactement l’inverse, la distance dont je parle est celle de notre rapport à l’événement, souvent trop courte et qui nous pousse toujours en avant sans même que nous sachions où nous allons. Lorsqu’on la réintroduit, lorsqu’on se donne le temps et donc la distance, celle-ci permet par exemple de faire droit à la parole de Dieu et à la prière, à la délibération, à la méditation, au discernement pour reprendre les trois termes employés par Le Morhedec. Le discernement en particulier est une dimension importante pour un bon jugement car temps et jugement ont partie liée. Vous savez bien que les juges rendent rarement leur jugement dans l’instant, ils le « renvoient » : c’est qu’ils ont besoin de temps, et en fait de distance, pour prendre en compte tous les paramètres et pour se faire un jugement.
Nous mesurons notre temps, parce que nous nous trompons de temps : le vrai temps, qui compte mais ne se compte pas, est en réalité le temps que Dieu donne, un don gratuit, une grâce qu’il nous faut accueillir comme tel et qui nous donne la vraie mesure de notre combat. J’ajoute quelques mots pas trop techniques sur cette grâce pour conclure mon exposé.

Gratuité et grâce

Voilà près de 40 ans maintenant que la question de la gratuité me préoccupe. Certains diront qu’il n’y a là rien de plus normal pour quelqu’un qui a fait des études commerciales avant d’entrer chez les Dominicains, et, qui plus est, a longtemps exercé ensuite la charge d’économe ; d’autres, me connaissant mieux encore, y verront plutôt la conséquence d’une longue et ancienne fréquentation d’Internet, cet espace où une prétendue gratuité paraît se développer. Tout cela est peut-être vrai, mais en partie.
Ma propre réflexion s’est développée au fil de mon intégration dans la vie religieuse dominicaine et de ma connaissance du monde biblique. En effet, au fur et à mesure donc que j’entrais dans la vie dominicaine, et surtout dans la lecture de la Bible, j’étais de plus en plus frappé par le contraste entre les ressorts de notre société occidentale et ceux de l’action divine : notre société nous noie dans des paroles quand Dieu n’en a qu’une ; notre société compte tout, jusqu’à la popularité de telle ou telle opinion, laissant de côté la question de la vérité, quand Dieu donne sans mesure et sans compter…
Et pourtant, comme on peut le constater sur Internet avec la recherche de gratuité même si elle est illusoire, il existe dans l’homme un courant souvent caché mais réel, réfractaire à l’emprise généralisée de l’univers du marché, et qui est clairement le signe de sa dimension spirituelle, de cette image de Dieu qu’il garde en lui : une recherche de la parole vraie, définitive, une, une recherche du temps long, une recherche de la gratuité qui se trouve derrière tout cela.
La gratuité est une « valeur » chère à Dieu et qu’il défend dans la Bible, par exemple dans la fameuse affaire du recensement du peuple demandé par David et effectué malgré les résistances de Joab : 2 Samuel 24. Mais c’est plus fondamentalement une thématique qui ne cesse de se déployer dans la Bible et de dire l’action de Dieu lorsqu’il est question de grâce. En particulier chez saint Paul : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7) ou « c’est par grâce que vous êtes sauvés ! « (Ep 2,5). Il n’est pas étonnant que d’assidus lecteurs de Paul, comme Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ou Georges Bernanos, la première sur son lit de mort, le deuxième par la bouche du curé de campagne qui termine sa vie, redisent et concluent que : « tout est grâce ».
Je reviens maintenant au combat spirituel dont vous avez peut-être pensé que je m’en étais éloigné. Pas du tout : ce que je voulais rappeler, et même démontrer, c’est ce que ce combat n’est pas un combat dans lequel il s’agit de montrer ses muscles, le fruit d’un effort violent, mais le résultat d’un ajustement pour lequel Dieu, le Christ, et l’Esprit-Saint, viennent sans cesse à notre rencontre pour nous aider. Le combat n’est pas celui d’un faire, mais celui d’un laisser-faire : alors, oui, c’est un combat, qui pèse, qui engage, qui est souvent difficile parce qu’il demande et du temps et d’aller contre l’air du temps, mais nous n’avons pas à chercher les moyens de le mener, mais à recevoir ces moyens comme ils nous sont donnés, au fil du temps, et en particulier au fil des sacrements. Et le « temps gratuit », celui que l’on ne compte pas, celui que l’on donne pour la prière, pour l’attention aux autres, pour la vie sacramentelle, est requis pour accueillir cette grâce.

Alors, chers amis, je vais terminer en étant très concret : le meilleur moyen de mener le combat spirituel, autrement dit de revêtir le Christ, est sans doute de revenir en tous lieux et à tous moments à la gratuité. Elle est le reflet de l’image de Dieu en nous, elle est signe de la présence de l’Esprit, elle est le berceau de la grâce, mais il faut prendre le temps nécessaire pour la retrouver : la prière, une retraite, la réception des sacrements, et peut-être, qui sait, l’écoute d’une bonne conférence sont les meilleurs moyens pour cela.
© Frère Hervé PONSOT o.p.

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