Le grand secret

Je l’ai déjà évoqué plus haut, et tout le monde en parle : Marc déploie toute une stratégie littéraire autour d’une énigme, « qui est Jésus ». C’est ce que l’on a appelé le « secret messianique », qui se manifeste à son sommet sur la route de Césarée de Philippe : « Qui suis-je, au dire des gens ? » (8,27). Bien sûr, Marc a répondu dès le début de son évangile, et j’ai commencé à en expliquer les termes plus haut : mais il faut y revenir.

 

Le temps du secret

 

Dans la première partie de l’évangile, et jusqu’à la confession de Pierre en 8,29, la titulature Christ, et donc Messie, est refusée par Jésus. Et même lors de la confession de Pierre, il n’encourage pas ses disciples à la proclamer, au contraire ; il ne l’accueillera vraiment que devant le Grand Prêtre, en 14,61, dans le contexte de son procès.
Aujourd’hui, nous sommes sans doute peu sensibles aux précautions prises par Jésus, tant le titre de Messie nous est étranger. Encore que nous manipulions volontiers l’expression : « tu n’es pas, ou celui-ci n’est pas, le Messie » ! Mais à l’époque de Jésus, sans que l’attente messianique soit nécessairement aussi prégnante que l’ont affirmé certains commentateurs, elle est bien présente.

Dans un article paru dans La Croix en 2014, David Banon dit l’essentiel et il importe de le lire et commenter. Notre auteur note justement que le Messie est attendu dans un premier temps au travers de la figure royale, donnée par Dieu contre son gré au peuple comme le rappelle 1 S 8 : aucun finalement ne répond à l’attente. Et Banon de noter que celle-ci se transforme sous l’impulsion des prophètes : « Le Messie devient le roi idéal qu’Israël attend, un descendant de David sur qui reposera l’Esprit du Seigneur, qui mettra un terme à la domination extérieure et fera advenir des temps nouveaux de justice et de paix ».

Banon néglige le grand texte de Dt 18,18 : « Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai », mais peu importe, le résultat est le même. Là où le chrétien s’étonne, c’est quand notre auteur conteste que Jésus réalise cette attente dans la mesure où « la paix universelle et le Règne de Dieu ne sont pas réalisés sur la terre », ce qui manifeste que les temps ne sont pas accomplis : pour ce chrétien, elles se sont bien réalisées, mais dans les cœurs, et non pas au niveau où les situe Banon…
Mais justement, à l’époque de Jésus, le problème se situe déjà sur ce point : Jésus affirme en Marc que « le Royaume de Dieu est proche » (1,15), mais il le présente comme une graine ou du levain enfouis (4,24-26) que seul l’enfant dans sa pauvreté sait reconnaître (10,14-15 ; 10,24-25). Autrement dit, il est déjà là et pas encore là, et l’homme est donc appelé à le faire grandir par son action.

Pour les disciples de l’époque de Jésus, et pour ceux d’aujourd’hui, dans les situations de crise que chacun connaît, par exemple dans les guerres atroces qui se livrent dans plusieurs pays du monde, voilà une annonce difficile à entendre : on voudrait bien du concret tout de suite ! Jésus sait cela, et Marc le sait aussi : il faut donc faire progresser l’esprit des disciples, et c’est tout le sens du secret.

Les démons sont, sur ce plan, en avance sur les hommes. Et pourquoi ? Sans doute pour cette raison que, confrontés à Jésus et à sa puissance, ils ne se méprennent pas : cette puissance est celle-là même de Dieu. Jésus a pouvoir sur « les esprits impurs ». Cf. Mc 1,27 : « Qu’est cela? Un enseignement nouveau, donné d’autorité ! Même aux esprits impurs, il commande et ils lui obéissent ! » ; cf. encore 3,11 et 6,7.

 

Le temps de la révélation

 

Nous sommes à peu près au milieu de l’évangile de Marc, et la règle du secret s’est appliquée. Voici qu’on amène à Jésus un aveugle et il le guérit progressivement… Étonnamment aussi, la guérison a lieu hors du village, et Jésus invite l’aveugle à retourner chez lui sans passer par le village… Comment ne pas reconnaître des dimensions symboliques dans cette histoire ? Révélation progressive, renouvellement de la personne, nouvelle vie, voilà exactement ce qu’est censé engendrer la révélation plénière de la vraie messianité de Jésus.

La confession de foi de Pierre vient juste après : il évoque les fausses pistes, propose la bonne, mais Jésus lui rappelle aussitôt qu’elle vient de plus loin que lui. Mais Pierre n’a pas encore renouvelé sa façon de penser, il mène une « ancienne vie », et le voilà qui s’offusque quand Jésus lui présente la nouveauté, justifiant d’ailleurs ainsi qu’il ait pu en repousser tardivement l’annonce.

 

Les dés sont jetés

 

Maintenant que la vraie messianité est évoquée, Jésus enseigne à vivre dans la ligne de la révélation donnée. Et il va avoir recours désormais à un nouveau titre, celui de « Fils de l’homme » : il est frappant de constater que cette titulature n’intervient qu’à deux reprises avant le chapitre 8 (2,10.28), mais dix fois ensuite à partir de ce même chapitre. Et sur ces dix fois, toutes dans un contexte de Passion/Résurrection. Quelques exemples :

  • « Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter » (8,31)
  • « Il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts » (9,9)
  • « Le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (10,45)

À l’évidence, tout cela ne ressort pas d’un pur hasard, il existe une volonté délibérée de Marc, et sans doute de Jésus lui-même parce que la réalité est pratiquement la même chez Luc, voire chez Matthieu, de recourir à cette figure du « fils de l’homme » pour évoquer l’étape de la Passion/Résurrection. Qu’en est-il donc de cette titulature ?

Les commentateurs le notent à l’envi : l’expression « fils d’homme » est initialement banale, voulant dire « un homme ». En Orient, on présente le plus souvent quelqu’un en référence à ses ascendants, et la Bible regorge d’exemples de ce type, en particulier dans le livre d’Ézéchiel. Mais telle qu’elle est employée par Jésus, et puisqu’elle n’est employée que par lui (88 fois dans le NT), il est clair qu’il faut aller au-delà et y reconnaître une emphase particulière avec pour origine le livre de Daniel : « Pendant que je regardais dans mes visions nocturnes, quelqu’un qui ressemblait à un fils de l’homme est venu avec les nuées du ciel. Il s’est avancé vers l’Ancien des jours et on l’a fait approcher de lui. On lui a donné la domination, la gloire et le règne, et tous les peuples, les nations et les hommes de toute langue l’ont servi. Sa domination est une domination éternelle qui ne cessera pas et son royaume ne sera jamais détruit » (Dn 7,13-14).

Ce « fils de l’homme » singulier est alors une figure divine de la fin des temps, chargé en particulier du jugement des peuples. Le livre d’Hénoch, plus ou moins contemporain selon certaines de ses parties, de nos évangiles, fait grand cas de cette figure :

« 1. Là je vis l’Ancien des jours (la Tête de jours), dont la tête était comme de la laine blanche, et avec lui un autre, qui avait la figure d’un homme. Cette figure était pleine de grâce, comme celle d’un des saints anges. Alors j’interrogeai un des anges qui était avec moi, et qui m’expliquait tous les mystères qui se rapportent au Fils de l’Homme. Je lui demandais qui il était, d’où il venait, et pourquoi il accompagnait l’Ancien des jours ?
2. Il me répondit en ces mots : « Celui-ci est le Fils de l’Homme, à qui toute justice se rapporte, avec qui elle habite, et qui tient la clef de tous les trésors cachés ; car le Seigneur des esprits l’a choisi de préférence, et il lui a donné une gloire au-dessus de toutes les créatures. »
3. Ce Fils de l’Homme que tu as vu, arrachera les rois et les puissants de leur couche voluptueuse, les sortira de leurs terres inébranlables ; il mettra un frein aux puissants, il brisera les dents des pécheurs.
4. Il chassera les rois de leurs trônes et de leurs royaumes parce qu’ils refusent de l’honorer, de publier ses louanges et de s’humilier devant celui à qui le royaume a été donné. Il mettra le trouble dans la race des puissants ; il les forcera de se coucher devant lui. Les ténèbres deviendront leur demeure, et les vers seront les compagnes de leur couche ; point d’espérance pour eux de sortir de ce lit immonde, car ils n’ont pas consulté le nom du Seigneur des esprits » (46,1-4).

Pourquoi donc Jésus a-t-il choisi de recourir à cette titulature ? Justement pour ses atouts : elle évoque bien tout à la fois l’humanité et la divinité de celui qui la revendique, elle offre cette dimension eschatologique qui va de pair avec l’annonce de la proximité du Royaume de Dieu, elle n’est pas chargée comme les autres titulatures de tout un poids d’interprétations antécédentes. D’une certaine manière, on peut dire que la titulature « fils de l’homme » englobe celles de Christ et de Fils de Dieu (1).

Nous sommes maintenant suffisamment informés sur les principes de l’évangile de Marc pour en entamer la lecture suivie.

(1) Daniel Boyarin, dans son ouvrage Le Christ juif (Cerf, Paris, 2013), fait grand cas de cette figure, telle qu’elle apparaît dans le livre de Daniel. Pour cet auteur, elle donnait déjà lieu à de multiples interprétations, y compris à celle d’une souffrance vicaire, et elle explique que Jésus s’en saisisse, sans innover profondément comme on le prétend souvent. La seule question qui est posée aux auditeurs de Jésus est : « Jésus est-il, comme il le revendique, ce Fils de l’homme ? »

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