Introduction

L’évangile selon saint Marc, le plus court des trois synoptiques, et celui qui aurait servi à l’élaboration des deux autres, n’est pas le plus fréquenté des évangiles : il est difficile de savoir ce qu’il faut incriminer, peut-être son côté trop spontané, son apparence désorganisée, son style répétitif… Mais ces « défauts » représentent pour moi les raisons mêmes qui m’ont invité à le lire avec vous, comme une sorte de test.

 

Qui est Marc ?

Pour répondre à cette question, qui n’est pas essentiel au propos de ce séminaire, je vais reprendre sans vergogne ce qu’écrit Pierre de Martin de Viviès sur son site IntroBible.

L’auteur

Du point de vue narratif, l’auteur de cet évangile reste parfaitement anonyme et n’intervient pas directement dans son récit (à la différence de Luc qui rédige un prologue à la première personne). La tradition qui attribue l’évangile à Marc remonte, comme pour Matthieu, à Papias transmis par Eusèbe de Césarée : Marc, qui était l’interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur (Histoire ecclésiastique III,39,15). Papias dit tenir cette information d’un autre personnage, Jean le Presbytre, mal connu par ailleurs. Cette notice soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses… Que signifie le terme « interprète » de Pierre ? Pourquoi affirmer à la fois l’exactitude et le désordre de l’évangile ? Par ailleurs, on ne peut pas dire que l’évangile n’ait pas d’ordre. Il suit un plan à la fois théologique et chronologique.

Ultérieurement, ce Marc a été identifié à un autre personnage du Nouveau Testament: Jean-Marc, un judéo-chrétien de la communauté de Jérusalem (Ac 12,12) cousin de Barnabé selon Col 4,10. Jean-Marc a été un collaborateur de Paul avant qu’une querelle ne les sépare définitivement (Ac 13,3 ; 15,37-39).

D’un point de vue critique, ces données résistent difficilement à l’examen. Il est peu vraisemblable que l’enseignement de Pierre, pêcheur galiléen, puisse comporter une telle ignorance de la géographie de sa région d’origine. Les liens avec le vocabulaire des lettres de Paul (les « paulinismes » dans le jargon exégétique…) sont également très ténus, beaucoup plus que ce que l’on serait en droit d’attendre d’un proche collaborateur de l’apôtre.

On peut cependant déduire quelques éléments sur l’auteur à partir de son texte : bien qu’écrit en grec, il maîtrise mal cette langue. Son expression est pauvre et sa syntaxe maladroite. En revanche, on repère de nombreux sémitismes (tournures de phrase selon la syntaxe araméenne).

Lieu et date de composition

La tradition a depuis longtemps situé la composition de l’évangile à Rome. On trouve de fait certains latinismes dans l’évangile, mais cela reste insuffisant pour situer le lieu de composition car ces tournures de phrases s’étaient répandues dans tout l’empire. Dans la mesure où les autres évangélistes ont connu rapidement l’œuvre de Marc et l’on intégrée dans leur propre composition, on peut supposer que l’évangile a été diffusé à partir d’un lieu présentant un certain rayonnement. D’autres villes ont été proposées : essentiellement Alexandrie et Antioche. Un petit nombre de commentaires s’attachent également à défendre une origine palestinienne de l’ouvrage.

La datation de l’évangile se base essentiellement sur le discours eschatologique qui semble situer la prise de Jérusalem comme imminente. On date habituellement l’évangile comme proche de 70.

La communauté de destination

L’ignorance manifeste des destinataires pour la tradition juive laisse à penser que Marc écrit pour des chrétiens venus majoritairement du monde païen. Si l’auteur appartient quant à lui au monde juif, il ne représente certainement pas le judaïsme des scribes avec lequel il manifeste pour le moins certaines distances (ou ignorances ?). Sa communauté de destination semble commencer à prendre ses distances avec le judaïsme, après que la fièvre eschatologique soit partiellement retombée.

Venons-en au texte lui-même pour en repérer l’organisation et quelques caractéristiques.

 

Présentation générale du texte de Marc

 

Le tout début de l’évangile de Marc commence ainsi :

Commencement de l’évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu.

Tous les mots sont importants et significatifs pour notre lecture : reprenons-les les uns après les autres…

Commencement : Si Matthieu et Luc commencent leur narration en rapportant un évangile de l’enfance, Marc se limite à la vie publique. Matthieu a fait son choix pour évoquer, c’est net, la venue de Jésus en termes d’accomplissement, qui parle à un public juif ; Luc, de son côté, se situe en historien qui cherche la racine et le sens des événements. Marc n’a donc pas de ces soucis, il se veut simple rapporteur.

Évangile : Luc et Jean n’emploient pas ce terme, et Matthieu ne l’utilise que dans l’envoi final en mission (26,13). Il est donc, parmi les évangiles (car Paul en fait lui grand usage) une quasi-spécialité de Marc : 1,1.14.15 ; 8,35 ; 10,29 ; 13,10 ; 14,9 ; 16,15. Le terme se trouve employé sous trois « régimes » différents :

  • Dans le premier chapitre, qualifié d’évangile de Dieu ou de Jésus-Christ, il évoque la bonne nouvelle que Dieu propose en Jésus-Christ. Il est un contenu.
  • En 8,35 et 10,29, il intervient dans une formule « à cause de moi et de l’évangile », et l’on peut donc dire que Jésus et l’évangile sont une seule et même réalité. L’évangile est une identité.
  • Dans les trois usages restants, l’insistance porte sur l’universalité de l’évangile, destiné aussi aux nations. L’évangile est un facteur d’unité.

Christ : On sait qu’il s’agit d’une titulature équivalent à Messie ou Oint. Mais ce titre a un poids particulier chez Marc : on le retrouve donc au début de l’évangile, en 1,1, puis dans la bouche de Pierre, en 8,29, dans une expression singulière « être au Christ » en 9,41, dans la bouche du Grand-Prêtre en 14,61 et enfin dans les moqueries de la foule en 15,32. Force est de le constater : l’emploi est rare, et il marque une confession volontaire ou non en 1,1 ; 8,29 et 14,61. Pour Marc, ce titre marque donc une clé du mystère de Jésus, et les commentateurs le commentent à l’envi, en parlant du « secret messianique de l’évangile de Marc ».

Fils (de Dieu) : cette titulature est non moins importante. Là aussi, peu d’emplois, mais très significatifs : en 1,1 donc, et aussitôt après en 1,11 dans la bouche même de Dieu ; puis dans la bouche d’un esprit démoniaque en 3,11 comme en 5,7, et pour clore l’évangile ou presque, dans la bouche d’un centurion, un païen, en 15,39. On peut du coup se demander si Marc ne fait pas jouer un rôle complémentaire à cette titulature par rapport à celle de Christ : cette dernière dirait le mystère à l’intention des Juifs, quand l’autre le manifesterait pour les païens.

Cette première phrase de l’évangile nous manifeste que, contrairement à une idée répandue, Marc a bien composé son récit, cherchant à répondre à la question « qui est Jésus ? ». L’interrogation « qui suis-je » figure d’ailleurs à deux reprises au chapitre 8, au milieu de l’évangile alors que s’esquisse le tournant de la révélation de la Passion… Mais les démons déjà : « je sais qui tu es » (1,24 ; mais cf. aussi 1,34 ; 3,11 ; 4,41). Au-delà du chapitre 8, la question n’est plus posée, et Marc nous dit d’ailleurs que « Jésus commença de les enseigner » (8,31). Et les paraboles ne sont presque plus de mise, sinon à deux reprises aux chapitres 12 et 13.

Si l’on cherche à structurer l’évangile autour d’un plan, il faut donc respecter le mouvement voulu par Marc, en particulier l’axe constitué par la confession de Pierre et la Transfiguration. Avant elles, le secret messianique est de rigueur, accentué par le recours aux paraboles dans tout le chapitre 4 et l’insistance sur l’incompréhension de l’entourage comme aussi des disciples (4,12-13 ; 6,52 ; 7,18 ; 8,17.21 etc.) ; après elles, Jésus prépare ses disciples et la communauté qui l’entoure dans un enseignement plus direct, dans lequel l’annonce de sa fin prend une large place.

L’annonce de 10,32, qui a toute l’allure d’un sommaire, marque une nouvelle étape avec la montée à Jérusalem. Ensuite, nous sommes dans l’approche, d’abord avec Jéricho, puis Bethphagé jusqu’à l’entrée à Jérusalem en 11,11. Puis l’arrestation en 14,44-52, le jugement, le procès…La confession de foi du centurion en 15,39 marque la fin de la « période noire » de Jérusalem : la résurrection peut suivre.

Petit problème connu chez saint Marc : l’authenticité de 16,9-20, sorte de grand sommaire sur la résurrection et ses suites. Pas d’intérêt majeur pour cette question dans le cadre du séminaire.

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