L’énigme de la lettre aux Éphésiens

Marie-Émile BOISMARD, L’énigme de la lettre aux Éphésiens, 1 vol. de 192 p., coll. ’Études bibliques, nouvelle série n° 39’, Gabalda, Paris, 1999.

La position défendue par Marie-Emile Boismard en cet ouvrage en surprendra plus d’un- : ’Nous croyons qu’il y eût une lettre aux Éphésiens écrite par Paul lui-même, ou dictée mot à mot à un secrétaire, mais que cette lettre fut surchargée d’interpolations inspirées de la lettre aux Colossiens, et ceci bien après la mort de l’apôtre’. Mais ce qui surprendra plus encore le lecteur, c’est la méthode suivie par notre exégète : ’Logiquement, nous devrions présenter tout de suite au lecteur les analyses littéraires qui permettent de dégager la lettre primitive des additions qui la surchargent. Ensuite seulement, nous aurions rédigé le commentaire de cette lettre. Nous avons jugé préférable de suivre l’ordre inverse, pour une raison bien simple. Dégagée de ses additions, la lettre aux Éphésiens, telle qu’elle fut écrite par Paul, nous a semblé si bien construite, si unifiée, si parfaite enfin, que son commentaire inclinera déjà le lecteur à admettre les analyses littéraires, un peu austères, qui servent à la reconstituer’ (p. 15).

Confessons-le d’emblée : une telle démarche me semble marquée d’une réelle circularité. Si, dans une trame multicolore, je mets à part tous les fils bleus, je ne vais pas demander à mon voisin de s’extasier sur le caractère bleu des fils recueillis- : puisque je les ai mis à part précisément en fonction de leur couleur bleue… N’est-ce pas pourtant ce que demande l’A.- ? Dans la page 14, il vient d’expliquer en effet qu’il avait travaillé à reconstituer un texte primitif en éliminant ce qui était non-paulinien !

En d’autres termes, toute la première partie, consacrée au commentaire, est intéressante en elle-même, mais non pas parce qu’elle démontre quoi que ce soit. En fait, elle pourrait contribuer à montrer qu’Éphésiens, en dehors des contacts avec Colossiens, comporte un fort ’noyau dur’ paulinien : on ne peut apporter plus d’eau au moulin de ceux qui estiment la lettre tout entière authentiquement paulinienne.

Elle ’pourrait’, à condition d’être d’accord sur la procédure de sélection des éléments pauliniens. A la vérité, celle proposée par l’A. laisse à désirer, et un exemple le montrera. Dans les pages 163-166, l’A. explique la procédure des reprises dont il trouve maints exemples en Éphésiens, ce qui à ses yeux dénote autant d’insertions dans un document primitif : il ne se demande pas si les nécessités du style n’exigent pas des répétitions qui n’auraient alors rien à voir avec des reprises, mais passons. Pour appuyer son idée d’insertion à propos de 6,11-13, il écrit- : ’Cette insertion contient le terme ‘diable’ qui ne se lit jamais chez Paul, il préfère le terme ‘Satan’’. A quoi j’ai donc envie d’ajouter- : jamais, sauf en Éphésiens- ! L’argument avancé par Boismard n’a de valeur que pour autant que l’on ait au préalable, et sur d’autres fondements, établi le caractère non paulinien d’Éphésiens…

C’est là un écueil classique sur lequel butent de nombreux commentateurs : pour refuser l’authenticité d’une lettre du Corpus paulinien, ils commencent par singulariser la lettre en question, et jugent ensuite de ses rapports avec les autres lettres du Corpus ; ils la trouvent bien sûr très différente sur bien des points, sans se rendre compte que la singularisation de la lettre en question induisait d’emblée les conclusions auxquelles ils arrivent. La seule bonne manière de procéder est de considérer l’ensemble du Corpus, y compris la lettre litigieuse, et d’examiner selon différents critères la variance de la dite lettre par rapport au Corpus- : sait-on que le travail a été fait par P. Kenny pour les Pastorales par rapport au Corpus paulinien et que les résultats sont quelque peu surprenants par rapport aux conclusions habituellement admises ?

En d’autres termes, si l’ouvrage de Boismard a le mérite d’une part de proposer un commentaire fort intéressant de certaines parties du texte, d’autre part de bien en souligner les difficultés, il est loin d’emporter l’adhésion quant aux conclusions proposées.

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