La sagesse du discours. Analyse rhétorique et épistolaire de 1 Corinthiens

Ch. Jacon, La sagesse du discours. Analyse rhétorique et épistolaire de 1 Corinthiens, Coll. Actes et Recherches, 1 vol. de 360 p., Genève, Labor et Fides, 2006.

Voilà une monographie fort intéressante a priori, dans la mesure où elle ne se contente pas d’affirmer la dimension rhétorique de 1 Corinthiens, mais aussi sa dimension épistolaire, aujourd’hui se facilement négligée. Le plan nous en est proposé p. 13 : « Dans une première partie, nous nous pencherons sur la vie de l’apôtre, à Tarse et à Jérusalem. Nous essaierons de déterminer s’il a pu se familiariser avec cette discipline, dans l’un ou l’autre lieu (..) La seconde partie tentera de discerner dans notre épître les éléments qui composent traditionnellement les lettres hellénistiques. Dans la troisième partie, nous mènerons une analyse rhétorique. Nous nous attacherons uniquement à la dispositio et à l’elocutio, en tâchant dans ce domaine d’être aussi exhaustifs que possible. Au cours de la quatrième partie, nous dresserons un bilan des deux approches ».

L’ensemble est certes original et fort instructif, rendant l’ouvrage tout à fait recommandable, mais le détail m’apparaît pourtant contrasté et fragile : les très nombreuses remarques et analyses pertinentes, voisinent avec des jugements hâtifs et parfois contradictoires à quelques pages d’intervalles, des hypothèses accumulées prises trop vite comme des certitudes, alors que leur accumulation même les fragilise. Le lecteur ne peut donc manquer de se demander, dès la fin de la première partie, si l’hypothèse d’une familiarité de Paul avec la rhétorique, du fait de son éducation, ne ressort pas du jugement a priori. En outre, et plus globalement, la troisième partie, qui se rapproche du commentaire, semble à plaisir accumuler les termes techniques pour qualifier des tournures simples, voire banales. Le lecteur finit par s’égarer quelque peu !

Voyons d’abord quelques exemples qui justifient les réserves qui viennent d’être exprimées. Ainsi, p. 29, l’A. semble donner raison à J. C. Lentz [1], en contestant le statut social élevé de Paul, « qui correspond au projet de Luc » ; pourtant, p. 31, il avoue que « Paul n’était peut-être pas n’importe qui » et, p. 32, que « son père était, selon toute vraisemblance, plus un riche marchand de tissus qu’un misérable fabricant de tentes. En effet, le fait même que Paul sache lire et écrire montre qu’il appartenait à une des couches sociales les plus aisées de la population ». Tel est exactement mon avis, et l’une des raisons de douter du travail de Lentz. Ensuite, on peut lire p. 30, que « Paul désigne Timothée comme étant un neotês, alors que visiblement il a trente ou quarante ans » (c’est moi qui souligne) : j’aurais aimé que l’A. précise où cela est si visible !

Pour l’accumulation des hypothèses, à l’aide de conditionnels et de particules restrictives, il suffit de se reporter aux pages 40-41 où je les souligne en italiques : « C’est un tel enseignement que Paul a dû suivre », « Il est fort possible que la rhétorique ait pu faire partie », « les Juifs de la Diaspora avaient sans doute reconnu la nécessité d’apprendre les règles de la rhétorique », « avant de partir pour la capitale, Paul aurait donc pu acquérir, sur les bancs de l’école, les rudiments de la technique rhétorique », « les prédications qui étaient prononcées dans les synagogues de Tarse n’étaient sans doute pas exemptes d’influences grecques. Elles ont ainsi pu contribuer à la formation intellectuelle de l’apôtre ». Certes, on dira que les textes sont là pour attester cette connaissance paulinienne de la rhétorique, ce que l’A. tâchera de montrer dans la troisième partie, mais le moins que l’on puisse dire est qu’il est loin d’avoir prouvé que, dès son plus jeune âge, Paul a sucé les mamelles de cette rhétorique ! Pour cette raison, il faut sans doute prendre cum grano salis certaines affirmations rencontrées dans la conclusion de la première partie, p. 120 : « Il nous est apparu assez clairement au cours de cette première partie que Paul devait avoir connu les règles de rhétorique, tant à Tarse qu’à Jérusalem. Cette connaissance a été soit directe, soit indirecte. Une combinaison des deux est également possible, et même probable. Ses lettres témoignent en tout cas de l’utilisation de techniques semblables à celles qu’évoque la rhétorique » (c’est moi qui souligne).

La deuxième partie, consacrée au cadre épistolaire, riche d’excellentes remarques concernant 1 Co en comparaison avec d’autres lettres pauliniennes, apparaît néanmoins assez réduite avec sa quarantaine de pages. L’accent mis sur l’étude des sections conclusives conduit le lecteur à se demander si l’intention première du rédacteur dans cette partie n’était pas d’abord et avant tout de justifier ses interrogations concernant l’unité de la lettre. Et l’on ne s’étonnera donc pas de lire p. 158, avec ce défaut déjà rencontré de passer trop facilement du peut-être à l’évidence : « Il nous est apparu, au cours de cette partie, que 1 Co contenait peut-être plusieurs sections conclusives : 4,14-21 ; 11,34b et 16,5-14. L’analyse de ces sections nous a permis de constater leurs divergences tant sur la venue de Timothée, pour ce qui est de 4,17 et 16,10-12, que sur celle de Paul. Il est dès lors possible que ces trois sections conclusives appartiennent à trois lettres différentes. Il nous appartiendra plus tard, plus tard, de voir si elles se sont succédées et dans quel ordre ».

La troisième partie offre donc une analyse rhétorique de 1 Co, en commençant par le repérage des grandes unités, pisteis, propositiones, perorationes. C’est un travail de spécialiste conduit avec beaucoup d’acribie, et donc quasi-exhaustif [2], qui nous est proposé par l’A. : le moindre procédé rhétorique est débusqué. Certains lecteurs en seront sans doute ravis, d’autres – dont l’auteur de ces lignes – ne manqueront pas de se demander d’une part si Paul est vraiment le rhétoricien de génie qui nous est dépeint, et surtout quel éclairage nous donne cette analyse sur les passages commentés. La tentation est grande de se dire et redire sans cesse « et alors ? » à lire les remarques suivantes : « Cette anaphore est en même temps une éthopée dans la mesure où, fictivement, Paul donne la parole à chaque parti. Le verbe eimi, exprimé dans la première éthopée, disparaît par la suite. Cette suppression du verbe est un zeugme et, plus précisément, un mésozeugme. Par ces deux figures, nous avons sous les yeux la réalité de la communauté corinthienne : c’est une hypotypose » (p. 183, à propos de 1 Co 1,11-171 Co 1,11-17
French: Louis Segond (1910) - SEG

11 Car, mes frères, j`ai appris à votre sujet, par les gens de Chloé, qu`il y a des disputes au milieu de vous. 12 Je veux dire que chacun de vous parle ainsi: Moi, je suis de Paul! et moi, d`Apollos! et moi, de Céphas! et moi, de Christ! 13 Christ est-il divisé? Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? 14 Je rends grâces à Dieu de ce que je n`ai baptisé aucun de vous, excepté Crispus et Gaïus, 15 afin que personne ne dise que vous avez été baptisés en mon nom. 16 J`ai encore baptisé la famille de Stéphanas; du reste, je ne sache pas que j`aie baptisé quelque autre personne. 17 Ce n`est pas pour baptiser que Christ m`a envoyé, c`est pour annoncer l`Évangile, et cela sans la sagesse du langage, afin que la croix de Christ ne soit pas rendue vaine.  

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) ; « L’Esprit était seul à pouvoir fournir la connaissance puisqu’il sonde toutes choses, même les profondeurs de Dieu. Paul va le montrer en se servant d’une analogie, qui donne prise à un hypozeugme dans la mesure où le vocable bathê, présent au verset 10, n’est pas répété dans l’analogie. En utilisant cette figure, Paul entend prouver l’affirmation de 1 Co 2,101 Co 2,10
French: Louis Segond (1910) - SEG

10 Dieu nous les a révélées par l`Esprit. Car l`Esprit sonde tout, même les profondeurs de Dieu.  

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b introduite par une anadiplose dérivative » (p. 191-192) ; « l’antitheton gala/brôma engendre un zeugme complexe : Paul n’a pas pu donner de la viande à manger aux Corinthiens » (p. 194)…

J’arrête là cette fastidieuse énumération pour en venir à la quatrième partie destinée à brosser un bilan des deux approches. Elle permet surtout à l’A. de justifier son point de vue selon lequel l’actuelle 1 Co est en fait composée de quatre lettres (A, B, C et D), dont il va chercher à déterminer la chronologie : A (1 Co 1 – 4) serait en fait la deuxième, ayant été précédée par C (1 Co 11,21 Co 11,2
French: Louis Segond (1910) - SEG

2 Je vous loue de ce que vous vous souvenez de moi à tous égards, et de ce que vous retenez mes instructions telles que je vous les ai données.  

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– 34) ; B (1 Co 7 ; 8,1 – 11,1 ; 12 – 14 ; 16) serait donc la troisième, et D, « qui pourrait regrouper les trois chapitres qui ne commencent pas par peri de », serait la dernière.

Quoi qu’il en soit de toute la technique sophistiquée mise en oeuvre par l’A., une telle reconstruction, qui n’a aucun appui dans les manuscrits, me semble, pour reprendre une expression d’un de mes formateurs en exégèse, « une magnifique cathédrale construite sur une tête d’épingle ». Si bien que l’ouvrage, dont j’ai dit plus haut qu’il était tout à fait recommandable, vaut plus par ses analyses fouillées que par sa synthèse.

notes:[1] J. C. Lentz, Le portrait de Paul selon Luc dans les Actes des Apôtres, Paris, Cerf, 1998.

[2] En note p. 312, l’A. dit être conscient d’en avoir laissé échapper certaines !

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