Grundzüge einer paulinischen Theologie

Heinrich SCHLIER, Grundzüge einer paulinischen Theologie, 1 vol. de 223 p., Freiburg im Brisgau, Herder, 1978.

Dans un article paru dans la revue Geist und Leben (n° 52, février 1979), Werner Löser, s.j., retrace la carrière d’Heinrich Schlier, mort le 26 décembre 1978. Cette carrière, commencée comme étudiant après de Bultmann et d’Heidegger à Warburg, dans l’église luthérienne, achevée comme professeur d’histoire de la littérature chrétienne ancienne à Bonn, dans l’église catholique, fut spécialement consacrée à l’étude du Nouveau Testament, et plus spécialement de l’œuvre paulinienne.

Le livre Grundzüge einer paulinischen Theologie, prévu initialement en deux volumes, et dont Schlier n’a eu que le temps d’écrire que le premier, est une sorte de testament. Par suite, on sera attentif à la longue introduction de l’ouvrage où l’A. s’explique sur sa pensée et sur sa méthode : « Il faut reconstruire le vocabulaire par tous les moyens herméneutiques possibles ; il faut s’en remettre au mot et avancer avec lui » (p. 23), et ceci en dehors de toute école théologique, en particulier scolastique, mais « à partir d’un rapport immédiat à l’Écriture » (p. 14). C’est ce que W. Löser appelle « le déploiement libre, original, parfaitement maîtrisé, de la richesse de la parole de Dieu par l’écoute de l’évangile » (art. cit.).

Si l’A. refuse toute tutelle scolastique, il est facile de se rendre compte qu’il doit néanmoins beaucoup à une autre école, celle d’Heidegger. Le choix du vocabulaire (toujours-déjà, manifesté-voilé, Dasein, s’ouvrir à etc.), et la méthode de travail sont explicites. Et cet ouvrage-testament de Schlier, dont il veut qu’il soit « une interprétation actualisée qui comprenne et articule » (p. 12), nous apparaît ainsi comme une libre méditation analogue à celle qu’Heidegger a intitulée Gelassenheit (Trad. française Sérénité, Gallimard, 1966).

Il s’agit de laisser se déployer quelques concepts de la foi chrétienne selon leur usage paulinien : Dieu, le monde, la justice de Dieu en Jésus-Christ, l’Esprit et l’Évangile, la foi. Et le tome 2 qui était prévu aurait traité pour sa part de la kénose du Christ, de l’Église, de l’eschatologie etc.

Dieu chez saint Paul, c’est, pour Schlier, le Dieu proche, le Dieu qui donne, le Dieu un, le Dieu transcendant, le Dieu ouvert, le Dieu tout-puissant, le Dieu qui manifeste sa justice. Autant de chapitres où, fort de son excellente connaissance des lettres pauliniennes, et… des possibilités que lui donne la langue allemande par exemple par le jeu des prépositions, l’A. nous livre sur la pensée paulinienne une réflexion passionnante et toujours éclairante, sans cesse appuyée sur les textes, ponctuées de formules bien frappées : « Dieu et pour tout et tous toujours déjà une éternité préalable » (p. 28), ou « La Glorie est l’être dans sa dimension inaccessible » (p. 33). Au fil de la méditation, les idées maîtresses reviennent, attirent l’attention du lecteur, telle l’importance de la louange et de l’action de grâces, « modes fondamentaux de la relation à Jésus » (p. 28).

Après les chapitres sur Dieu, voici « le monde comme il se présente », c’est-à-dire avec le péché, la loi, le corps et la chair, la mort. On appréciera à nouveau la qualité de l’expression : « Le monde est le monde de l’homme parce qu’il s’épanouit comme monde à la lumière de l’expérience de l’homme » (p. 59), ou « s’il n’y avait aucune exigence comme moteur interne de la vie, il n’y aurait aucun péché » (p. 78).

Mais on notera surtout, parmi d’innombrables notations intéressant la loi, la mort etc., la distinction qu’établit Schlier entre les mots allemands Sünde et Sündemacht : le deuxième désigne la « puissance du péché » qui se trouve au fond de chaque péché personnel (Sünde) ; cette distinction lui permet d’écrire : « Le péché règne dans les péchés » (p. 67). Qu’en est-il plus précisément de cette puissance de péché ? On pense évidemment au péché originel, ou à ce que certains auteurs appellent aujourd’hui le « péché du monde », mais Schlier n’est guère explicite, d’autant plus que, selon lui, « l’apôtre ne réponde pas de manière unique » (p. 69). On observera seulement qu’il rapporte cette puissance de péché à l’image de l’humanité que chaque homme porte en lui, et qu’elle ne devient péché (Sünde) qu’à partir du moment où « l’homme se décide pour elle » (p. 69).

Quant au péché actuel ou personnel (Sünde), saint Paul établit selon Schlier une distinction entre celui des païens et celui des juifs : le premier est aveuglement, « ingratitude envers le Dieu qui se révèle dans la création » (p. 72), celui des seconds consiste dans ’la confiance en soi qui aboutit à l’autojustification » (p. 77). En définitive toutefois, païens et juifs se rejoignent en ce qu’ils n’attendent pas le salut comme don de Dieu : ils s’en remettent à eux-mêmes au lieu de s’en remettre au vrai Dieu dans la louange et l’action de grâce.

Le grand chapitre sur la manifestation de la justice de Dieu en Jésus-Christ ne nous retiendra pas : il nous a paru en effet moins riche dans la mesure même où la méthode de lecture adoptée par Schlier, d’origine philosophique, convient mieux à rendre compte de « concepts généraux » tels que Dieu, le monde ou le péché, qu’à exprimer de manière neuve le thème de « l’homme Jésus » ou de sa résurrection. Et cela n’est sans doute pas un hasard si l’exégète, plus austère, semble éclipser le théologien qui médite dans certaines de ces pages telles celles intitulées « trois formes-résumés » (p. 173s). Au contraire, la méthode reprend ses droits et révèle à nouveau ses richesses à partir de la page 180, lorsque Schlier étudie par exemple les rapports de Dieu, de l’Esprit et de l’évangile, autrement dit un aspect de la question de la Révélation, et donc un problème de nature nettement plus philosophique ; là, à nouveau, les expressions marquantes se succèdent telle celle-ci : « Dans la foi on écoute, dans l’écoute on vient à la foi » (p. 218).

M. Löser, dans l’article déjà cité, disait du langage de Schlier « qu’il avait une précision propre, sans être pour autant un langage technique » : dans le cadre d’une méditations des lettres pauliniennes, alors que la pensée est amenée à affiner sans cesse son expression pour définir, ordonner, éclairer, autrement dit selon la formule de Schlier « pour comprendre et articuler », reconnaissons que ce langage est un régal et qu’il constitue le point de départ d’une étude théologique très riche. A sa mort, H. Schlier a laissé un texte intitulé « qui suis-je ? » ; ce que nous venons d’écrire permet de répondre : à tout le moins, un passionnant exégète et un merveilleux initiateur.

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