Foi et justification à Antioche, Interprétation d’un conflit (Gal. II, 14-21)

René KIEFFER, Foi et justification à Antioche, Interprétation d’un conflit (Gal. II, 14-21), « Lectio divina, 111 », 1 vol. de 168 p., Paris, éd. du Cerf, 1982.

La collection « Lectio divina » s’honore d’avoir publié déjà un grand nombre d’excellents ouvrages, et celui de R. Kieffer ne la déparera pas. Modeste dans son volume comme dans son objet : étudier le texte de Gal. II, 14b-21 « pour lui-même et en fonction des traditions exégétiques qui l’ont interprété au cours des siècles »9, ce livre est un exemple de retenue et de pénétration.

Au cours du ch. 1, l’A. se livre à une exégèse détaillée, verset par verset et souvent mot par mot, du texte considéré ; et l’on sera sensible à sa volonté constante de dépassionner le débat en débusquant tous les « présupposés dogmatiques » (cf. p. 48 n. 61, p. 57, p. 69 n. 98) qui l’empoisonnent. Le propos est clair : « Donner une interprétation qui s’en tienne au texte même et n’en fausse pas le sens en vertu des dites positions dogmatiques » (p. 72).

Ces présupposés, l’A. les met en lumière de manière éloquente lorsqu’il présente, dans le ch. 2, une histoire de l’exégèse du passage. Ni les Pères de l’Église, ni Augustin, ni Luther ne sont épargnés ; l’exégèse de ce dernier est largement commentée : si l’A. lui donne raison dans sa mise en cause de l’attitude de Pierre dans le conflit d’Antioche, il montre aussi comment le Réformateur ne s’est pas privé de tirer le texte à lui pour justifier sa position dans son conflit avec l’autorité romaine. Le ch. 3, trop expéditif, offre moins d’intérêt : c’est une comparaison avec d’autres textes sur la justification dans les épîtres pauliniennes ou dans l’héritage paulinien : Éphésiens, Jacques, Hébreux, Actes des Apôtres.

Au plan méthodologique, on saura gré à l’A. d’avoir voulu et su allier élucidation personnelle et histoire de l’interprétation : le texte gagne en profondeur par cette conjonction. Ma critique se situera sur d’autres plans, d’inégale importance :

- La volonté d’unir des interprétations divergentes, voire opposées, est louable (p. ex. p. 71 ss, l’essai de réconciliation de la mystique et de la foi chez Paul) ; mais ces divergences peuvent aussi être fécondes pour une lecture en profondeur d’un texte et, en outre, elles peuvent avoir leur origine dans la personnalité même de Paul et son évolution.
- L’A. doit plus à certains devanciers qu’il ne le laisse entendre, même s’il les critique : il aurait dû le dire. C’est ainsi qu’à mon sens l’ouvrage de K. Stendahl, Paul among Jews and Gentiles, mentionné seulement p. 142, 149, et, dans cette dernière citation, pour une mise en cause, me semble avoir donné naissance à bien d’autres affirmations de l’A. (p. 53, 106, 109…), en particulier à celle-ci : « Paul lui-même ne voit pas la problématique de la justification à partir de considérations individualistes : comment puis-je mériter le salut ? » (p. 50).
- Enfin, le fait de situer le conflit d’Antioche avant « l’accord » de Jérusalem est, quoi qu’en pense l’A. (cf. en particulier p. 34 n. 42), très possible à fonder : il suffit de bien s’entendre sur ce qui constitue cet « accord », et donc sur le récit de Act. XV ; j’espère étayer un jour dans un article la conviction selon laquelle la présence de Pierre et de Paul à Jérusalem en Act. XV résulte de la seule rédaction lucanienne, et que Gal. 2, 1-10 n’implique pas non plus une rencontre des deux apôtres à Jérusalem lors de la deuxième visite (cf. la leçon de l’Alexandrinus en Gal. II, 9). Sur ces bases, une réconciliation du texte des Actes et de celui de Galates devient, non seulement possible, mais encore très éclairante.

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