1 Pierre

Chapitre 2

 1Rejetez donc toute malice et toute fourberie, hypocrisies, jalousies et toute sorte de médisances. 2Comme des enfants nouveau-nés désirez le lait non frelaté de la parole, afin que, par lui, vous croissiez pour le salut, 3si du moins vous avez goûté combien le Seigneur est excellent.

Si les termes employés ici ne sont guère ceux de l’apôtre Paul dans ses exhortations… le thème du lait est en revanche commun. Pour Paul (1 Co 3,2 et 9,7), il évoque l’enseignement donné, son évangile ; pour Hébreux (5,12-13), la doctrine. Ici, il s’agit de la parole qui mène au salut, thème qui ne cesse de revenir.

« Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur » (Ps 34,9) : une fois de plus, la liturgie est proche. Elle l’est d’autant plus que l’auteur va multiplier les références scripturaires pour les commenter en rapport avec le Christ. Si l’on fait une lecture liturgique et baptismale de la lettre, l’évocation du « goût » pourrait s’expliquer par le fait que le baptême était donné en même temps que le pain consacré.

4Approchez-vous de lui, la pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu. 5Vous-mêmes, comme pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d’offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ. 6Car il y a dans l’Écriture : Voici que je pose en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse, et celui qui se confie en elle ne sera pas confondu. 7À vous donc, les croyants, l’honneur, mais pour les incrédules, la pierre qu’ont rejetée les constructeurs, celle-là est devenue la tête de l’angle, 8une pierre d’achoppement et un rocher qui fait tomber. Ils s’y heurtent parce qu’ils ne croient pas à la Parole ; c’est bien à cela qu’ils ont été destinés.

9Mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, pour proclamer les louanges de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière, 10vous qui jadis n’étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le Peuple de Dieu, qui n’obteniez pas miséricorde et qui maintenant avez obtenu miséricorde.

Encore la liturgie avec une évocation très nette du Ps 118,22. Le thème de la pierre vivante, qui va être développé dans le verset suivant et que Jésus a pu suggérer en Mt 21,42, paraît néanmoins original.

Édifier une construction nouvelle, cela Paul l’a aussi proposé, à sa manière : 1 Co 3,9 ; 14,12 ; 2 Co 5,1. Ou encore à travers le thème du corps, en 1 Co 13. Mais cette idée d’être pierre, comme Jésus lui-même, est originale : peut-on penser qu’elle trouve place ici du fait de l’auteur de la lettre qui a reçu de la bouche de Jésus cette proclamation « tu est Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise » ?

De même, si Paul parle d’un « culte spirituel » (Rm 1,9 ; 12,1) ou évoque le rocher spirituel auprès duquel on s’abreuve et qui est le Christ (1 Co 10), le thème du sacrifice spirituel, agréable à Dieu, proposé en vue d’un sacerdoce saint, est propre à Pierre, même si Hébreux n’est pas loin, et sans doute marqué par la liturgie du Temple.

La citation du v. 6 est issue d’Is 28,16 et elle est présente aussi en Rm 9,33 et 10,11 : encore un signe de l’origine liturgique. Qui se confie = qui croit (verbe pisteuô) : à nouveau l’insistance sur la foi que l’on va retrouver aux deux versets suivants avec la mention des incrédules et de la foi dans la parole.

La forme littéraire du v. 7 n’est pas sans rappeler Rm 2,7-8, où l’on retrouve d’ailleurs le terme honneur. Qui revient à 3 reprises en 1 P : 1,7 ; 3,7.

Intéressante réflexion sur le thème de la pierre, pour celui qui porte ce nom. On a l’impression que Pierre utilise une sorte de centon préexistant formé sur Ps 118,22/Is 8,14.

Souvenons-nous que la région palestinienne est une région de déserts de pierre et non de sable. Le rocher est souvent de fait ce qui fait tomber.

Première mention du thème de l’élection qui invite à reconnaître un ensemble nouveau composé des versets 9-10, organisé autour de la thématique du peuple. Le passage comporte plusieurs références scripturaires indirectes ou thèmes comme Ex 19,5-6 ; Is 43,20-21 ; Ml 3,17.

Le peuple acquis, en grec peripoiêsis, ailleurs dans le NT : Ep 1,14 ; 1 Th 5,9. On pense au rôle de Jean, préparer un peuple pour Dieu.

Le passage des ténèbres à la lumière est certainement d’origine hymnique, relatif au baptême, comme en témoignent : Col 1,12-13 et Ac 26,18.

Et ce verset 10 peut à son tour se lire comme la suite et fin d’une hymne baptismale. Du point de vue du contenu, c’est une vision retournée des enfants d’Osée appelés « pas de miséricorde » et « pas mon peuple » (1,6-9).

11Très chers, je vous exhorte, comme étrangers et voyageurs, à vous abstenir des désirs charnels, qui font la guerre à l’âme. 12Ayez au milieu des nations une belle conduite afin que, sur le point même où ils vous calomnient comme malfaiteurs, la vue de vos bonnes œuvres les amène à glorifier Dieu, au jour de sa Visite. 13Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute institution humaine : soit au roi, comme souverain, 14soit aux gouverneurs, comme envoyés par lui pour punir ceux qui font le mal et féliciter ceux qui font le bien. 15Car c’est la volonté de Dieu qu’en faisant le bien vous fermiez la bouche à l’ignorance des insensés.             

Avec le verset 11, nous abordons une partie exhortative dans laquelle les impératifs sont prédominants. Elle est adressée à des « étrangers et voyageurs », avec préfixe grec para, autrement dit des gens « en marge » : l’expression est pratiquement celle de He 11,13 ; le terme traduit par voyageurs est celui qui avait été employé en 1,1. Il est clair que Pierre parle ainsi en rapport avec le but de la vie chrétienne qui est le séjour éternel dans le ciel. : son auditoire est en exil (1,17).

La valeur exemplaire des « bonnes œuvres » est une thématique juive classique, dont on peut voir d’autres exemples en Mt 5,16 ; He 10,24.

La thématique du respect des autorités se retrouve en Rm 13, 1-7 (où l’on retrouve à l’identique certaines expressions comme « faire le bien » ou « punir ceux qui font le mal ») ; 1 Tm 1,1-2 ou même Tt 3,1 (où l’on retrouve le vocabulaire de l’œuvre bonne). Mais les raisons invoquées sont autres car s’il s’agit alors d’éviter tout conflit qui serait un obstacle au développement communautaire, il s’agit ici d’une exhortation très classique conforme à la pensée juive, portant sur l’exemplarité de l’attitude vis-à-vis de toute forme d’autorité (v. 13-14) : elle permet de convaincre (v. 15).

Notons au verset 12 l’usage du terme visite, en grec episcopê, vocabulaire classique à l’époque pour évoquer les interventions divines.

16Agissez en hommes libres, non pas en hommes qui font de la liberté un voile sur leur malice, mais en serviteurs de Dieu. 17Honorez tout le monde, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi.

Appel à la liberté, mais une liberté responsable devant Dieu : elle ne permet pas de faire tout et n’importe quoi.

Un petit verset qui fait jongler trois verbes : honorer, aimer, craindre. Honorer « tous », dont le roi, aimer les frères (fraternité, cf. 5,9), sans doute les chrétiens, craindre Dieu.

Peut-être influence de Pr 14,21, mais surtout différenciation nette entre Dieu et le roi, ce dernier étant établi au niveau de tous.

18Vous les domestiques, soyez soumis à vos maîtres, avec une profonde crainte, non seulement aux bons et aux bienveillants, mais aussi aux difficiles. 19Car c’est une grâce que de supporter, par égard pour Dieu, des peines que l’on souffre injustement. 20Quelle gloire, en effet, à supporter les coups si vous avez commis une faute ? Mais si, faisant le bien, vous supportez la souffrance, c’est une grâce auprès de Dieu.         

Début d’une longue « tabelle ou code domestique », qui se poursuivra en 3,1 avec les femmes (épouses), puis 3,7 avec les maris. L’instruction aux domestiques (oiketai : ceux de la maison), comme on en trouve en 1 Co 7,21 ; Ep 6,5-8 ; Col 3,22-25 ; 1 Tm 6,1-2 ; Tt 2,9-10, mais non pas dans les codes juifs stoïciens de l’époque, est fort développée et commence en premier (ce qui n’est pas le cas en Ep/Col). On a donc le sentiment que l’auditoire contient nombre de serviteurs.

Notons qu’il lui est demandé d’obéir au maître « en toute crainte », autrement dit comme à Dieu. Une explication vient ensuite, manifestant la dureté de la condition de certains esclaves : Pierre y voit une grâce de rédemption, une forme d’assimilation au Christ dont il dira juste après qu’il n’a pas commis de faute, et plus loin qu’il a souffert, « juste pour les injustes » (3,18).

Comme chez Paul, on ne trouve pas de remise en cause, ou simplement d’interrogation, sur le bien-fondé de l’institution servile.

21Or, c’est à cela que vous avez été appelés, car le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces, 22lui qui n’a pas commis de faute – et il ne s’est pas trouvé de fourberie dans sa bouche ; 23lui qui insulté ne rendait pas l’insulte, souffrant ne menaçait pas, mais s’en remettait à Celui qui juge avec justice ; 24lui qui, sur le bois, a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice ; lui dont la meurtrissure vous a guéris. 

L’hymne sous-jacent, avec la succession des « lui qui » très typique, ne commence vraiment qu’au verset 22 : le verset 21 joue le rôle d’introduction, à l’exemple du verset 5 en Ph 2 où l’on retrouve plus ou moins la thématique du modèle. Le terme de modèle, upogrammos en grec, très singulier, ne se retrouve dans la Bible qu’en 2 Mc 2,28, où il est traduit par BJ et TOB par « contour » : on imagine un dessin original sur lequel on pose un calque.

On notera à propos des souffrances le « pour vous », familier aussi aux lecteurs de Paul et sans doute lié à Mc 10,45 : « il a donné sa vie en rançon pour beaucoup ». Toute la question est d’interpréter le « pour » : ici, il ne s’agit ni de substitution, ni de réparation, mais d’ouvrir la voie.

L’hymne ici présente paraît très inspirée des propos sur le serviteur souffrant en Is 52,13 – 53,12, et elle pourrait en être un écho liturgique : le verset 22 reprend 53,9 ; le verset 23 fait écho à 53,7-9 ; le verset 24 évoque 53,4, et sa fin reprend très précisément 53,5 avec le même terme grec, môllôps, traduit ici par meurtrissure.

25Car vous étiez égarés comme des brebis, mais à présent vous êtes retournés vers le pasteur et le gardien de vos âmes.      

La thématique des brebis sans pasteur est déjà un classique de l’AT (1R 22,17 ; Ez 34,5s ; Za 10,2 etc.) avant d’être reprise par saint Jean (ch. 10).

Le terme traduit par gardien est « episcopos », celui qui veille sur, le visiteur : terme de même famille déjà en 2,12.

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