Rhétorique (2ème partie)

I. 2. Évaluation

Comme il vient d’être rappelé, J.N. Aletti, fervent défenseur de la prise en compte des principes rhétoriques dans l’oeuvre de Paul, n’en est pas moins d’une très grande prudence. Citons-le un peu longuement :

« Quelques-unes des études rhétoriques récentes ne peuvent pas ne pas provoquer le doute, tant elles restent formelles, tant leur manière d’accorder les épîtres pauliniennes – en particulier Rm – à l’ordonnancement des discours grecs semble artificielle (…) La voie la plus sûre n’est pas de chercher à faire coïncider Rm avec un modèle qu’il est censé reproduire fidèlement, mais de déterminer les différentes unités argumentatives ou logiques, en voyant comment, de proche en proche, elles s’enchaînent et s’articulent. Ce faisant, on évite d’imposer à notre épître un modèle auquel elle n’obéit pas nécessairement en toutes ses parties et l’on garde la souplesse qui est l’une des caractéristiques du discours paulinien » [1].

La même prudence se retrouve sous la plume de Murphy O’Connor. Après avoir présenté les différentes composantes du discours rhétorique, celles précisément évoquées par Betz dans son commentaire de Galates, notre auteur ajoute : « Si l’esquisse précédente est claire, c’est qu’il s’agit de la description de ce qui est théoriquement le mieux. Toutefois, comme on l’a déjà noté, la réalité ne se conforme pas toujours à l’idéal. Pas plus que les discours réels ne reflètent toujours les traits du parfait modèle. En outre, Paul écrivait des lettres, pas des discours. Il n’avait pas pour préoccupation première de composer des vitrines où exposer ses compétences en rhétorique » [2].

Il est clair qu’un écrivain, quel qu’il soit, rédige en fonction de son milieu, de son éducation, de l’instruction reçue : si Paul a reçu une éducation façonnée par des influences gréco-romaines, il est probable que son écriture spontanée s’en est ressentie. Mais, outre que les modalités de cette éducation nous sont mal connues, et que la dite éducation ait pu se faire largement à Jérusalem dans un environnement très juif marqué par les Écritures, il faut sans cesse se souvenir, et Murphy O’Connor a raison de le rappeler, que Paul ne rédige pas des traités, mais écrit des lettres où il tâche de répondre aux préoccupations de ses lecteurs : ceci est particulièrement vrai bien sûr de 1 Co, qui sert d’exemple à Murphy O’Connor, mais aussi de tous les autres écrits pauliniens. Certes, Paul veut convaincre, et il a donc des raisons de recourir à l’art rhétorique, mais évitons quand même de lui ôter toute spontanéité épistolaire.

Après avoir noté que le schéma rhétorique ne doit surtout pas servir à « déterminer la clôture d’une unité littéraire » [3], parce qu’il faut laisser à l’apôtre, comme le recommandait Quintilien lui-même, la possibilité de bouleverser les dits schémas, Murphy O’Connor montre la diversité d’appréciation des commentateurs dans l’application de ce schéma à 1 Co. Pour lui, comme pour Aletti, la sagesse commande de mettre l’accent sur la recherche des propositiones, souvent multiples. Mais, quoi qu’il en soit de l’intérêt d’une telle recherche, la prudence reste de mise : « La critique rhétorique centrée essentiellement sur la propositio a pour mérite de susciter un nouvel examen, d’un point de vue différent, du détail de l’articulation de la pensée de Paul. Ce que faisant on ne peut manquer d’éclairer le texte des lettres. Mais elle présente le risque de torturer ces lettres pour les adapter au lit de Procuste de la théorie rhétorique et de perdre du temps en discussions interminables sur l’exacte définition des catégories et de leurs subdivisions » [4].

notes:[1] Clefs, p. 33.

[2] Paul et l’art épistolaire, p. 117.

[3] op. cit. p. 120.

[4] op. cit. p. 128.

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