Diatribe

II. LE GENRE DIATRIBIQUE

Reconnu depuis longtemps, et en particulier au début du siècle par R. Bultmann [1], le recours au genre diatribique frappe dans les lettres de Paul, en particulier dans la lettre aux Romains. De quoi s’agit-il ? Tout simplement d’un entretien philosophique, d’un dialogue entre un maître et ses disciples. L’expression écrite de ces entretiens, particulièrement manifeste chez des auteurs comme Bion le Cynique ou Épictète – ce dernier ayant vécu aux alentours de l’ère chrétienne et nous ayant laissé nombre d’ouvrages, dont certains précisément appelés « Diatribes »- recourt volontiers à certains procédés littéraires fréquents en rhétorique et permettant de donner une couleur vivante, « dialogale » : mise en scène d’un interlocuteur sans le nommer précisément sinon sous la forme d’un « tu », rappel de dictons ou de proverbes, apostrophes sous la forme de « ne sais-tu pas ? » ou « quoi donc ? » etc.

Il suffit de s’arrêter sur un passage des Entretiens d’Épictète pour être frappé par les parallèles que l’on peut trouver dans la lettre aux Romains :

Entretiens, I, 9, 18-25
18 Telle devrait être l’attitude de l’éducateur à l’égard des gens bien doués.
19 Or, actuellement, que se passe-t-il ? Cadavre est l’éducateur et cadavres vous-mêmes ! Quand aujourd’hui vous êtes gavés, vous restez assis à vous lamenter au sujet du lendemain, inquiets de savoir si vous aurez de quoi manger.
20 Esclave, si tu en as, tu en auras ; si tu n’en as pas, tu t’en iras : la porte reste ouverte. Pourquoi te lamenter ? Y a-t-il lieu encore de pleurer ? Quel prétexte encore à la flatterie ? Pourquoi porte-t-on envie à un autre ? Pourquoi se laissera-t-on éblouir par ceux qui possèdent beaucoup ou qui sont au pouvoir, surtout s’ils sont forts et irascibles ! Passage 2e personne (Rm 2,1-17)

Accumulation de questions (Rm 8,31-35 ; 9,19-21 ; 10,14-15)

21 Que pourront-ils bien nous faire ? Ce qu’ils peuvent faire, nous ne nous en inquiéterons pas ; et ce qui nous importe à nous, sur cela ils ne peuvent rien. Qui donc fera peser son pouvoir sur l’homme ainsi disposé ? Parallélisme antithétique (Rm 2,25 ; 8, 37)

Conclusion et Question finale (Rm 8,31)

Cette influence de la Diatribe n’a rien de spécifique à la lettre aux Romains, même si c’est en cette lettre qu’elle est la plus marquante : 1 Co 9 en montre un autre exemple. Il faut encore une fois s’interdire de systématiser. Mais étant admise une certaine influence du genre diatribique sur l’œuvre de Paul, quelles conséquences doit-on en tirer ? Pour Bultmann, les écrits ou parties d’écrits dans lesquels se rencontre ce genre littéraire sont les échos de la prédication paulinienne, et donc de ses controverses avec ses adversaires ; à l’inverse, Stowers, qui a repris la question de l’emploi de la Diatribe chez Paul [2], juge lui que la Diatribe constitue un exercice d’école et que son emploi par Paul ne saurait refléter absolument des controverses réelles. Dès lors, il invite à se garder de prendre au pied de la lettre un certain nombre d’affirmations pauliniennes, en particulier celles qui ont une allure polémique.

Comme toujours dans de tels débats, on peut penser que la vérité doit se trouver à mi-chemin de ces deux positions : s’il n’est pas sûr que tous les emplois de ce style dans des lettres de Paul prennent en compte des situations réellement vécues – pourquoi s’interdire de penser que ce soit souvent le cas ? Surtout qu’ici, à la différence de ce qui se dit aujourd’hui pour la rhétorique, le style en question est occasionnel et il pourrait bien alors être l’écho de propos rapportés par Paul à ses secrétaires, des sortes de « citations ».

notes:[1] R. BULTMANN, Der Stil der paulinischen Predigt und die kynisch-stoische Diatribe, Gottingue, 1910.

[2] S.K. STOWERS, The Diatribe and Paul’s Letter to the Romans, SBL 57, Ann Arbor, 1981.

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