Les préparatifs de la mission de Jésus

Les fondements de la mission de Jésus

Les traducteurs de la Bible de Jérusalem édition 1998 rattachent, au travers de leur disposition typographique, le début de la mission de Jésus à tout ce qui vient d’être dit de Jean-Baptiste. Sans doute sont-ils poussés à cela par le découpage des chapitres, et le fait que la mission semble vraiment commencer avec la prédication dans la synagogue de Nazareth au chapitre 4. Pourtant, le baptême ou les tentations sont certainement partie intégrante de cette mission. Dès lors, il paraît tout aussi légitime, sinon plus, de considérer qu’un chapitre se clôt sur l’emprisonnement de Jean-Baptiste qui le fait disparaître de la scène, et qu’un nouveau commence avec le baptême, la généalogie, les tentations qui constituent les fondements de la mission.

Le baptême de Jésus

21 Et il advint, alors que tout le peuple était baptisé, que, Jésus ayant été baptisé et priant, le ciel fut ouvert et 22 que descendit sur lui l’Esprit Saint sous une apparence corporelle  comme une colombe, et qu’une voix vint du ciel : « Tu es mon fils bien-aimé, en qui je me suis plu ».

Si Matthieu évoque un dialogue entre Jésus et le Baptiste avant le baptême, dont Marc ne disait rien. Luc n’en dit pas plus, mais il précise pourtant que Jésus a été baptisé alors que « tout le peuple »[1] l’a été aussi : autrement dit, il manifeste une sorte de lien entre ce peuple et Jésus, lien important puisqu’a été soulignée plusieurs fois la valeur positive du terme peuple chez Luc. Ce ne sont pas des foules qui ont été baptisées, et ce ne sont pas les foules dont Jésus suit la démarche, mais bien le peuple, ce peuple que Dieu s’est acquis et que lui, Jésus, est venu rassembler.

Luc précise en outre que les cieux se sont ouverts alors que Jésus priait : c’est là un accent habituel à notre évangéliste, qui est une manière d’insister sur le lien privilégié et constant de Jésus avec son père.

Pour le reste, Luc est très comparable à Matthieu, et proche de Marc. Luc insiste seulement sur la forme corporelle, somatique, de la colombe, autrement dit de l’Esprit-Saint ; il s’agit pour l’évangéliste de manifester que cette présence de l’Esprit, « comme » une colombe, n’en fut pas moins réelle, visible à des yeux de chair : peut-être Luc veut-il ainsi nous faire comprendre que ce récit du baptême repose sur un témoignage vivant.

La dernière question posée par notre bref passage est celle de savoir ce qu’a réellement dit la voix : « en toi je me suis plu », comme le disent les autres évangélistes, ou bien « moi aujourd’hui, je t’ai engendré », à la suite du psaume 2, comme l’attestent certaines versions, fort minoritaires il est vrai ; il est probable que ces versions ont été inspirées par le fait que, dans la citation d’Is 42,1, le terme Serviteur a été remplacé par le terme Fils, qui à son tour appelle le psaume 2.

Notons que ce remplacement, voulu, a certainement pour nos évangélistes une grande importance : Jésus est le fils de Dieu, le fils du Père. Et le lien qui existe entre eux est cet Esprit qui descend sur Jésus et qu’ils partagent. Il est clair que cette filiation n’est à nulle autre pareille, pas même à celle qui existe entre Dieu et le peuple d’Israël, pourtant lui aussi bien-aimé (cf. Bar 3,37) : le ciel ouvert en témoigne à sa manière. Entre Jésus et son peuple, il y a toute la différence qui existe entre un fils et un serviteur.

La généalogie de Jésus

23 Et tel était Jésus quand il commença, âgé d’environ trente ans, étant fils, comme on le pensait, de Joseph, né d’Élie, 24 de Matthat, de Melchi, de Jannai, de Joseph, 25 de Matthatias, d’Amos, de Naoum, d’Élie, de Naggaï, 26 de Maat, de Matthatias, de Semein, de Josech, de Joda, 27 de Jean, de Rêsé, de Zorobabel, de Salathiel, de Néri, 28 de Melchi, d’Addi, de Chosam, d’Elmadam, d’Er, 29 de Jésus d’Eliezer, de Iorim, de Mattat, de Lévi, 30 de Syméon, de Juda, de Joseph, de Jonan, d’Éliakim, 31 de Méléé, de Menné, de Matthat, de Natham, de David, 32 de Jessé, de Jobed, de Booz, de Sala, de Naasson, 33 d’Aminadab, d’Admin, d’Arni, d’Esrom, de Pharès, de Juda, 34 de Jacob, d’Isaac, d’Abraham, de Tara, de Nachor, 35 de Sérouk, de Ragau, de Phalek, d’Eber, de Sala, 36 de Caïnam, d’Arphaxad, de Sem, de Noé, de Lamech, 37 de Mathusalem, d’Enoch, de Japhet, de Maléléel, de Caïnam,  38 d’Enos, de Seth, d’Adam, de Dieu.

La généalogie des prêtres représente un élément important de leur curriculum vitae dans la mesure où il s’agit de vérifier leur pureté. Celle de Jésus chez Luc n’a pas la même raison d’être : Luc l’a placée là, différemment donc de Matthieu, pour éclairer l’affirmation venue du ciel « tu es mon fils bien-aimé » ; on remarque d’ailleurs que, lorsque Luc commence cette généalogie, il précise : « à ce que l’on croyait ».

La raison est peut-être aussi que la dite généalogie engendre si l’on peut dire un certain scepticisme, surtout lorsque l’on constate qu’elle n’a que peu en commun avec la proposition de Matthieu, en particulier pour ce qui concerne la période la plus récente : Zorobabel, Salathiel, Jessé, Jobed, Booz ; l’accord est plus important sur la période ancienne, entre Abraham et David, autrement dit sur la partie que l’on peut qualifier en gros de « royale ».

Mais l’on constate en outre que Luc remonte plus haut dans le temps que Matthieu, en allant chercher au-delà d’Abraham les grands ancêtres bibliques. Pour aboutir à Adam et à Dieu. Il ne s’agit donc pas seulement de faire de Jésus un descendant royal, mais un descendant divin, ce qu’avait déjà manifesté le baptême, et plus encore quelqu’un dont toute l’histoire, jusqu’à la plus ancienne, a préparé la venue sans solution de continuité. En d’autres termes, il constitue l’aboutissement de toute l’histoire d’Israël. On peut dire de cette généalogie lucanienne qu’elle constitue Jésus tout à la fois comme pleinement Dieu et pleinement homme.

Certains commentateurs remarquent que Luc, à la différence de Matthieu, ne mentionne pas Salomon parmi les ancêtres de David, mais seulement un autre fils de David, Nathan (2 Sm 5,14) : Bossuyt et Radermakers[2] estiment que cet oubli est volontaire et qu’il vise à écarter tout particularisme lié au Royaume du Sud (Israël). Mais outre le fait que cette proposition assimile bien rapidement, avec certains manuscrits, Nathan et Natham, nom proposé par saint Luc et qui semble sortir, comme ceux qui le précèdent, de nulle part, il n’est pas facile de voir comment en réalité elle écarte le particularisme : celui qui est écarté de fait, c’est Salomon, mais sans doute plutôt en tant que sage, car ce n’est pas la dimension que Luc veut mettre ici en valeur.

Les tentations

1 Mais Jésus, rempli de l’Esprit-Saint, se détourna du Jourdain et fut conduit par l’Esprit dans le désert, 2 étant tenté pendant quarante jours par le diable. Et il ne mangea rien pendant ces jours-là, et il eut faim lorsqu’ils touchèrent à leur fin. 3 Alors le diable lui dit : « si tu es le fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne du pain ». 4 Mais Jésus lui répondit : « Il est écrit que l’homme ne vivra pas seulement de pain ». 5 Et le conduisant en haut, il lui montra tous les royaumes de la terre en un moment du temps 6 et le diable lui dit : « je te donnerai toute cette autorité et leur gloire parce qu’elle m’a été donnée et pour celui à qui je veux la donner. 7 Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tout sera à toi ». 8 Et Jésus dit en lui répondant : « Il est écrit que tu te prosterneras devant le Seigneur ton Dieu et c’est lui seul que tu adoreras ». 9 Il le conduisit à Jérusalem et le plaça sur le pinacle du temple, et il lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas. 10 Car il est écrit qu’il enverra ses anges vers toi pour te garder, 11 et qu’ils te porteront dans leurs mains, de sorte que ton pied ne heurte pas la pierre ». 12 Et Jésus dit en lui répondant qu’il est écrit : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». 13 Et ayant achevé cette tentation, le diable s’éloigna de lui jusqu’au moment favorable.

Le contexte historique des tentations est comparable à celui de Matthieu, au lendemain du baptême. Luc y insiste pour sa part : rempli d’Esprit-Saint, conduit par l’Esprit. Il reste que personne n’a jamais assisté à l’événement, dont la narration a donc d’abord valeur théologique plus que chronologique. Cette valeur est indiquée par Luc dans la finale, lorsqu’il évoque le « moment favorable », qui est évidemment celui de la Passion, ce moment que saint Jean appelle de son côté l’heure : c’est à ce moment-là que reviendra le diable, pour se saisir de Judas (22,3), et qu’il croira avoir gagné. Dès lors, on peut dire que toute la vie de Jésus, cette vie publique qui va vraiment commencer juste après les tentations, est placée sous le signe du combat de Dieu contre l’Adversaire, de la lutte entre la lumière et les ténèbres (22,53).

Si Matthieu et Luc détaillent le combat des tentations, Marc ne le fait pas. Le détail a donc lui aussi pour nos deux évangélistes une valeur théologique : d’ailleurs, les tentations sont au nombre de trois, chiffre fort symbolique, qui ne manifeste pas d’abord une différenciation, mais une insistance. Faut-il, comme le propose l’édition de la BJ à propos des tentations chez Matthieu, s’appuyer sur le fait que l’Écriture invoquée par Jésus ressort de Dt 6-8 pour penser que ces tentations visent à s’opposer à Dt 6,3, au fameux commandement d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force ? Il suffit de lire ce que le commentateur de la BJ dit de la première tentation concernant la nourriture et du rapprochement très forcé qui est opéré avec « de tout son cœur » pour n’être guère convaincu…

En fait, si l’on pense que ce récit évoque un combat entre Dieu et le diable, alors les tentations prennent une coloration particulière : elles se présentent comme des invitations à des « manifestations de puissance », adressées à Dieu par le diable à travers Jésus. L’invitation est répétée trois fois, ce qui redisons-le est une simple manière d’insister. Elle propose la puissance, comme le Tentateur l’avait déjà fait à l’intention d’Adam. Et le refus divin annonce donc ce que sera toute la vie de ce fils Jésus, une vie d’humilité, une vie qui va suivre exactement le chemin inverse de celui d’Adam.

Remarquons enfin que la deuxième tentation pourrait bien représenter une critique des forces politiques de l’époque, et que la troisième tentation est un peu ambivalente, en ce sens que l’on peut se demander si le « tu ne tenteras pas Dieu » n’est pas une autre manière de dire « tu ne me tenteras pas ». A elles deux, elles représenteraient donc une vive critique des pouvoirs terrestres, et l’affirmation de la divinité du seul Jésus.

En tout cas, le diable ayant donc à son tour quitté la scène, celle-ci devient libre pour la mission de Jésus.


[1] Expression typique de Luc : elle apparaît une seule fois en Mt 27,25 et une fois en Mc 11,18, alors qu’on la trouve en Lc 2,10 ; 7,29 ; 8,47 ; 18,43 ; 19,48 etc. sans compter les Actes.

[2] Bossuyt et Radermakers, Jésus, parole de la grâce, selon saint Luc, vol. II p. 146.

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