Naissances et enfances

 Jésus

De la même manière bien sûr que pour Jean-Baptiste, le récit de la naissance de Jésus se passe en deux temps : la naissance elle-même, puis son écho chez les proches. Mais le contraste n’en est pas moins grand entre nos deux récits.

Alors que le récit concernant Jean-Baptiste est très resserré, sur deux petits versets, celui concernant Jésus est ample et solennel. En allant plus loin dans le détail, on constate en outre que la naissance de Jean-Baptiste est très vaguement située dans le temps, celui d’un accomplissement, quand la naissance de Jésus s’inscrit aussi précisément que possible dans le temps et dans l’espace ; mais cet espace n’en est pas moins très vaste, puisque Marie et Joseph sont en déplacement, loin de chez eux, et que Jésus n’est même pas accueilli dans la salle principale du lieu de leur hébergement : ce sentiment d’étrangeté et d’ouverture va se renforcer du fait que les témoins et les premiers hérauts de cette naissance seront des anges et des bergers en train de paître leur troupeau.

En d’autres termes, cette naissance inscrit Jésus dans une histoire, dans un cadre, mais en même temps elle les déborde de plusieurs côtés. Voyons donc ce qu’il en est de plus près. Cela se fera en plusieurs étapes, selon le mouvement du texte. En effet, celui-ci alterne phases statiques et phases mobiles :

  1. Les versets 1-3, phase statique, plantent le décor, le recensement ;
  2. Les versets 4-7, phase mobile, évoquent les aléas de la venue de Marie et Joseph à Bethléem ;
  3. Les versets 8-14, phase statique par-delà le ballet des anges, rapportent l’annonce aux bergers ;
  4. Les versets 15-20, phase mobile, évoquent l’aller-retour/visite des bergers à la crèche.

Recensement

Comme il le refera au début du chapitre 3 pour situer la prédication de Jean-Baptiste, Luc nous propose une notice historique pour situer la naissance de Jésus : à l’occasion d’un recensement demandé par César Auguste, Quirinius étant gouverneur de Syrie.

On connaît la difficulté posée par cette notice : la naissance de Jésus date du vivant d’Hérode, lequel est mort en l’an 4 avant notre ère, et l’on sait en revanche que le recensement évoqué n’a pu prendre place qu’en l’an 6 de notre ère ! Plusieurs solutions ont été évoquées pour rendre compte de cette apparente contradiction, et au premier chef une ignorance ou une erreur de Luc ; d’autres ont vu dans le verset 2 l’insertion fautive d’un copiste. Quand on sait l’attention de cet auteur aux données historiques, quand on constate la solennité de la mention, et si l’on met en question la solution du copiste, non attestée dans les plus anciens manuscrits, alors il faut trouver autre chose.

De manière étonnante, les traducteurs de la BJ ne semblent pas s’être rendus compte d’un problème de traduction, fort bien présenté par J. Winandy en 1997 dans un article de la Revue biblique[1], mais déjà évoqué, et résolu de manière légèrement différente par le P. Marie-Joseph Lagrange en 1921[2]. Voici le texte de l’ensemble 1-3 :

1 Et il advint en ces jours-là que parut un édit de César Auguste de recenser toute la terre. 2 Ce recensement devint le premier lorsque Quirinius gouverna la Syrie. 3 Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville.

La traduction du verset 2 le plus souvent rencontrée, celle que l’on trouve par exemple dans la Bible de Jérusalem version 1998, est la suivante : « Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie ». Or une telle traduction suppose un texte grec très différent du genre : Hè apographè hautè hè prôtè egeneto…

Ce n’est évidemment pas ce que nous avons, la traduction habituelle est donc fautive et il faut donc lui préférer quelque chose du type de ce qui a été proposé ci-dessus[3]. On peut aussi, avec Lagrange, lire : « Ce recensement fut antérieur à celui qui eut lieu Quirinius étant gouverneur de Syrie ». Reste à se demander le pourquoi de cette précision sur Quirinius si elle n’est pas l’œuvre d’un copiste : Rolland n’en dit rien, mais Lagrange suppose que le recensement de Quirinius, auquel Luc fait aussi référence en Ac 5,37, était si connu qu’il pouvait y avoir une confusion que l’évangéliste a simplement cherché à éviter.

Quoi qu’il en soit, Luc paraît savoir fort bien que l’édit de César Auguste est différent de celui que réalisa Quirinius, et la naissance de Jésus est bien à situer à l’époque d’Hérode, sans doute dans les années 6-7 avant notre ère.

Pour Luc, ce recensement oblige certains à se déplacer dans leur ville, Joseph à aller jusqu’à Bethléem.

La venue à Bethléem

4 Joseph monta donc de Galilée, de la ville de Nazareth, vers la Judée, vers la ville de David que l’on appelle Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la patrie de David, 5 pour se faire recenser avec Marie sa fiancée, laquelle était enceinte. 6 Il advint, alors qu’ils étaient là, que furent remplis les jours de son enfantement, 7 et elle enfanta son fils premier-né, et elle l’enveloppa de linges, et le coucha dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans la salle.

Le thème de la montée à Bethléem a paru suspect à beaucoup de commentateurs qui y voient une manière de faire coller l’histoire avec l’Écriture. Pourtant, les indications données par Luc, outre qu’elles rejoignent finalement la proposition d’une naissance à Bethléem que l’on trouve aussi chez Matthieu, n’ont rien d’invraisemblable :

  • David est bien lié à Bethléem d’après 1 Sm 17,12
  • Joseph, si peu présent dans nos évangiles, est lié à la maison de David non seulement d’après Luc, mais aussi Matthieu (1,20)
  • La mention de la gestation avancée de Marie peut jouer en faveur de l’authenticité du récit plus encore qu’en sa défaveur : elle dit le caractère contraignant du recensement.

On peut s’interroger sur la traduction du parfait passif de mnêsteuomai,  evmnhsteume,nh. : la BJ traduit « fiancée », mais la TOB « épouse ». Pourtant, Os 2,21-22 plaide en faveur de la traduction fiancée, et Luc n’a sans doute pas choisi ce mot par hasard. Il semble par ailleurs que le statut de fiancée constitue un engagement fort et fasse franchir au plan sociologique une étape importante, de quasi-épouse : cf. Ex 22,15 ; Dt 22,25s ; 2 Sa 17,3 ; Tb 6,12 etc.

La désignation du fils de Marie comme premier-né, ce qui n’a pas été dit de Jean-Baptiste, pourtant lui aussi un premier-né, donne l’occasion, dans une thèse présentée à l’Institut catholique de Toulouse en 2012 par Grégoire Vidal, de développer toute une analyse très originale et passionnante de cette thématique, en lien avec les premiers-nés de l’Exode, qu’il est impossible de résumer. Disons seulement que ce qualificatif, donné presque en passant, a sans doute une valeur énorme aux yeux de Luc, qu’il établit Jésus comme véritable Fils de Dieu, mais aussi comme le seul grand-prêtre d’une alliance renouvelée entre Dieu et les hommes, tous les hommes, païens compris. En fait, il porte à la plénitude cette alliance.

La mention de l’absence de place vise probablement, comme il a été dit plus haut, à situer Jésus à l’écart, à sa naissance comme il le sera à sa mort : il ne rentre pas dans des cadres pré-établis.

L’annonce aux bergers

8 Et il y avait des bergers dans cette région, qui vivaient aux champs et passaient la nuit dehors à garder leur troupeau, 9 et l’ange du Seigneur se tint sur eux, et la gloire du Seigneur les saisit, et ils craignirent d’une grande crainte. 10 Et l’ange leur dit : « Ne craignez pas ! Voici que je vous annonce une grande joie qui est pour tout le peuple. 11 Il vous est né aujourd’hui un Sauveur qui est le Seigneur Christ dans la ville de David. 12 Et voici le signe : vous trouverez un nourrisson enveloppé de langes et couché dans une mangeoire ». 13 Et il advint tout à coup avec l’ange une multitude de l’armée céleste, louant Dieu et disant : 14 « Gloire à Dieu dans les hauteurs et paix sur la terre aux hommes de bienveillance ».

La bonne nouvelle est d’abord annoncée aux bergers, et l’on peut s’en étonner : serait-ce parce qu’eux sont encore debout éveillés malgré l’heure tardive ? Luc semble suggérer quelque chose de cette sorte avec sa précision sur la garde des troupeaux. Mais Luc pourrait bien avoir aussi une préoccupation théologique : il insiste, on l’a vu, sur la nouveauté de Jésus, sur son extériorité par rapport au système cultuel en place, et la manifestation aux bergers s’inscrit dans la même ligne. On sait d’une part que la profession de bergers n’a jamais bénéficié d’une haute estime dans la tradition juive[4], et c’est aussi d’autre part une manière de montrer que le petit s’adresse aux petits : les béatitudes pointent déjà.

L’épiphanie s’exprime tout à fait à la manière de celles que l’on trouve dans l’Ancien Testament, avec l’hébraïsme « craindre de crainte ». Cette crainte est la crainte révérencielle qui se manifestera à plusieurs reprises chez les disciples de Jésus. Une fois passé ce moment, les bergers reçoivent une bonne nouvelle, l’évangile : si Marc annonce lui-même d’emblée (1,1) que son évangile est cette bonne nouvelle, c’est l’ange du Seigneur qui en est chargé chez saint Luc, d’abord à l’adresse de Zacharie (1,19), puis maintenant des bergers, avant que Jésus ne prenne le relais dans la synagogue de Nazareth (4,18) lors de sa première prédication. On note que rien n’est dit à Marie elle-même lors de l’Annonciation : pour elle en effet, lorsque l’ange Gabriel paraît, la bonne nouvelle est détaillée, son contenu précisé, et Marie fait en réalité partie intégrante de cette bonne nouvelle.

Cette bonne nouvelle est « pour tout le peuple » : là encore, Grégoire Vidal montre que chez Luc, peuple et foule sont deux éléments différents et quasi-opposés, et que la mission du Sauveur est de rassembler un peuple, mais d’écarter la foule : le peuple est une notion théologique, et il est constitué des païens autant que des juifs.

Le verset 11 forme un condensé de christologie : Jésus est y successivement dit « Sauveur », « Seigneur » et « Christ ». Si le premier de ces termes est présent dans le Nouveau Testament, il n’apparaît dans la tradition évangélique que chez Jean (4,42) et surtout chez Luc (1,47 et 2,11 + Ac 5,31 et 13,23) ; cette prévalence lucanienne pourrait bien s’expliquer en premier lieu par les emplois vétérotestamentaires (Jg 3,9.15 ; Is 19,20 ; 43,11 et 45,21), mais aussi en second lieu par l’éducation de l’évangéliste, par sa connaissance du monde romain dans lequel cette titulature était souvent invoquée pour l’empereur : « (la providence divine nous a donné) Auguste, qu’elle a rempli de force pour le bien des hommes et qu’elle a envoyé comme sauveur pour nous et pour nos descendants »[5].

Les deux titulatures de Seigneur et Christ demanderaient chacune un ouvrage entier pour être présentées, mais on peut au moins dire ici à propos de celle de Seigneur, très utilisée par Luc, qu’elle est dans l’Ancien Testament l’apanage de Dieu et qu’elle manifeste donc ici la domination de Jésus sur le monde ; et à propos de celle de Christ, autrement dit Messie, qu’elle vise à marquer l’irruption du monde nouveau, celui vers lequel aboutissent toutes les attentes vétérotestamentaires.

Évidemment, une telle annonce ne peut que faire contraste ou même choc avec ce qui suit, le renvoi à un « nourrisson enveloppé de langes et couché dans une mangeoire ». Même s’il est vrai que le vocabulaire grec n’est pas le même, il est tentant de se demander si Luc, par ces mentions qui lui sont propres, ne cherche pas à renvoyer son lecteur vers la fin de l’évangile (23,53), quand Jésus a été déposé à l’écart dans un linceul et dans un tombeau, d’où il sortira vainqueur de la mort.

La raison d’être du verset 13, de la venue de cette chorale céleste, n’a rien d’évident : il ne paraît pas ajouter grand chose. Mais en utilisant les termes de louange et de gloire, il présente un parallélisme à l’exultation terrestre qui sera celle des bergers au verset 20, et manifeste que ciel et terre sont bien unis autour de la naissance de Jésus.

La visite des bergers

15 Et il advint, alors que les anges repartaient pour les cieux, que les bergers se dirent les uns aux autres : allons donc jusqu’à Bethléem et voyons cette parole advenue que le Seigneur nous a fait connaître. 16 Et ils partirent en se hâtant et trouvèrent Marie et Joseph et le nouveau-né couché dans la crèche. 17 Voyant, ils leur firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de l’enfant. 18 Et tous ceux qui entendirent s’étonnèrent des paroles que leur disaient les bergers. 19 Mais Marie gardait toutes ces paroles soigneusement en son cœur. 20 Et les bergers retournèrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu comme il leur avait été dit.

Le récit de cette visite est largement marqué par la rédaction de Luc : « ils se dirent entre eux » (cf. Jn 11,37 ; 12,19 etc. mais aussi Lc 11,15 ; Ac 28,4), « ils vinrent en hâte » (cf. 1,39),  « tous ceux qui les entendaient furent étonnés » (cf. 1,66). Sans oublier le parallélisme des versets 12 et 16, et celui déjà signalé des versets 20 et 13-14. De fait, le passage ne nous transmet presque aucune information nouvelle, il représente la réalisation des annonces et invitations antérieures.

La réflexion sur Marie au verset 19 rompt le récit sur la visite, et il sera repris au verset 51. Il s’agit de manifester que Marie n’oubliait rien, et Luc implique certainement qu’elle est à l’origine des informations qu’il a pu avoir sur toute cette période : Marie fait partie des témoins oculaires dont Luc a parlé dès la préface (v. 2).


[1] Winandy, “Le recensement dit de Quirinius (Lc 2,2), une interpolation ?.”

[2] Dans son commentaire de l’évangile de Luc, paru en 1921 dans la collection Études bibliques.

[3] Ph. Rolland dans un article consacré au recensement d’Auguste et disponible sur Internet (http://www.serviam.net/histoire/auguste.html), argumente dans le même sens en reprenant l’article de Winandy.

[4] On trouvera quelques indications à ce sujet chez Joachim Jeremias, Jerusalem in the Time of Jesus (London: S.C.M. Press, 1974) p. 303s. L’auteur ne cite pas seulement la tradition juive tardive, mais aussi Philon d’Alexandrie dans le De Agricola 61.

[5] Philippe Bossuyt et Jean Radermakers, Jésus, parole de la grâce, selon saint Luc, Collection IET ; 6 (Bruxelles: Lessius, 1999) p. 113 n. 73. Nos deux auteurs citent ici E. Lohse, qui rappelle cette inscription datée de l’an 9 av. J. C. et trouvée à Priène en Ionie ; mais il auraient pu aussi évoquer W. Dittenberger, S.I.G. 3e éd., n°759 (statue érigée par les Athéniens à César « sauveur et bienfaiteur ») ; n°760 (inscription émanant des villes et des peuples d’Asie en l’honneur de César « fils d’Arès et d’Aphrodite, dieu épiphane et sauveur du genre humain »).

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