Naissances et enfances

Préface

1 Puisque beaucoup ont entrepris de mettre en ordre un récit sur les événements accomplis parmi nous,
2 de même, comme nous l’ont transmis depuis le commencement les témoins visuels et ceux qui sont devenus les gardiens de la parole,
3 j’ai pensé moi aussi ayant examiné tout depuis les origines avec acribie d’écrire pour toi de manière ordonnée, cher Théophile,
4 afin que tu connaisses la sûreté au sujet des paroles dont tu as été instruit.

La forme

Luc aime faire appel à des traditions ou conventions connues, celles de l’histoire en général, celles de l’Ancien Testament en particulier. Ici, c’est au style des préfaces de certains historiens qu’il emprunte. On connaît le chapitre 2 du 2e livre des Maccabées, le livre I et le livre II du Contre Apion de l’historien juif Flavius Josèphe, l’Histoire générale de Polybe. Pour percevoir néanmoins la spécificité de Luc, on peut le comparer à deux de ces préfaces, celle du 2e livre des Maccabées et la première de l’Histoire générale de Polybe.

La préface de 2 Maccabées commence (v. 19-23) par un renvoi vers une œuvre antérieure que l’auteur rappelle à très grandes lignes. Le but de notre auteur est seulement d’offrir un modeste résumé (v. 23, gr. epitemein), dont il souligne néanmoins la difficulté face à l’abondance des matériaux disponibles. Le propos doit être convaincant (v. 25 ; la traduction ci-dessus dit ‘agrément’, mais le terme grec, psychagôgia, évoque le fait de gagner les âmes), tout en restant suffisamment facile à lire (v. 25 ; gr. eukopia) pour être confié à la mémoire. A cet effet, il va chercher la concision : il ne composera pas (v. 30), comme le fait l’auteur (gr. archêgetês) de l’histoire, mais proposera une adaptation (v. 31, litt. métaphrase).

La préface de Polybe évoque elle aussi des travaux antérieurs, en soulignant l’importance de l’histoire, autrement dit de son sujet. Il se propose donc lui aussi de brosser une histoire résumée à quelques faits, qui fera écho à des événements inattendus (Polybe revendique donc une nouveauté), mais avec l’intention de pousser le lecteur à se référer à son Histoire systématique, autrement dit à une autre de ses œuvres.

Ces deux préfaces visent donc à tenir compte d’autres travaux et à expliquer la place que tient le nouvel opus : il est question de faire plus clair, et surtout de faire plus court. Le lecteur profitera de ce résumé, mais l’auteur espère bien en tirer profit à son tour, en tout cas dans le cas de Polybe. Si l’on se tourne maintenant vers la préface de Luc, on voit d’emblée qu’elle joue un tout autre rôle.

Certes, l’auteur lui aussi cherche à se situer par rapport à d’autres œuvres qui ne sont pas de sa plume, mais il ne cherche pas à faire court, ni non plus à faire neuf comme Polybe. Son propos vise, comme celui de 2 Maccabées, à convaincre son lecteur, ce qui veut dire ici renforcer sa foi. Et pour cela, Luc évoque l’extrême acribie avec laquelle il a recueilli le récit des événements (pragmatôn), mais aussi leur accomplissement (peplêrophorêmenôn).

Si les événements et les témoins oculaires renvoient à la vie de Jésus et donc à l’évangile, l’accomplissement et le travail des serviteurs de la Parole se vérifient aussi dans les Actes des Apôtres : il est donc clair que cette préface cherche à unir les deux parties de l’ouvrage, l’évangile et les Actes, pour lesquelles elle définit des principes et un cadre. Il est non moins clair du coup que Luc a pensé d’emblée son œuvre en deux volets, dont le deuxième n’est pas seulement un banal prolongement historique du premier, du genre vie de Jésus/vie de l’Église, mais bien une manifestation d’accomplissement. Thème sur lequel je vais revenir.

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