Les débuts de la mission de Jésus

Ministère à Capharnaüm

33 Et dans la synagogue était un homme ayant un esprit de démon impur, et il cria d’une voix forte : 34 « Ah ! quoi de nous à toi, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour que nous périssions ? Je sais qui tu es, le Saint de Dieu ». 35 Et Jésus le menaça en disant : « Tais-toi et sors de lui ». Et le démon le jeta à terre au milieu, et il sortit de lui, lui n’ayant aucun mal. 36 Et il advint de la crainte sur tous, et ils se parlaient les uns aux autres en disant : « Quelle est cette parole ? Il commande avec force et puissance aux esprits impurs et ils sortent ». 37 Et une rumeur se répandit à son sujet dans toute la contrée. 38 Se levant de la synagogue, il partit à la maison de Simon. La belle-mère de Simon était tourmentée d’une grande fièvre, et ils l’interrogèrent à son sujet. 39 Se penchant sur elle, il menaça la fièvre qui la quitta. Aussitôt, se levant, elle les servait. 40 Lorsque le soleil se coucha, tous ceux qui avaient des malades de plusieurs maladies, les lui apportèrent. Et étendant les mains sur chacun d’eux, il les guérit. 41 Et les démons sortaient de plusieurs en criant et en disant : « Tu es le fils de Dieu », et les menaçant, il ne leur permettait pas de dire ces choses parce qu’ils savaient qu’il était le Christ.

 

Ce ministère à Capharnaüm est principalement axé sur des guérisons, en fait sur une lutte contre différents démons qui, confrontés à une force supérieure, reconnaissent en Jésus leur maître, à la différence des gens de sa patrie.

Il vient d’être question de l’autorité de Jésus : si ses contemporains ne la reconnaissent pas, les démons eux le font. Il ne s’agit plus ici du Tentateur, vaincu, mais des démons de la vie courante, si l’on peut dire, ceux qui sont sur tous les chemins, en particulier à Capharnaüm. Le démon en question apostrophe Jésus exactement dans les termes par lesquels Jésus apostrophe sa mère à Cana (Jn 2,4), marquant une distance. Mais cette distance n’est plus celle de l’inconnaissance, bien au contraire : le Tentateur avait dit « si tu es le Fils de Dieu » (4,3.9), celui-ci dit « tu es le Saint de Dieu » (4,34) et d’autres diront plus loin, presque dans les mêmes termes « tu es le fils de Dieu » (4,41). Nos démons en savent beaucoup plus que les auditeurs de Jésus, tout simplement parce qu’ils sont défaits de ce qui faisait leur force.

Jésus fait taire ce démon, on a l’impression qu’il en sait trop. Ce thème du silence messianique est largement développé chez Marc, et l’on sait que sa raison d’être tient aux fausses idées que le thème messianique peut engendrer. Ici, Luc ne nous donne pas la raison du silence imposé.

Tout ce passage est intéressant du point de vue de la lexicographie. Les expressions évoquant la sortie, l’expulsion, se multiplient : sors de lui, et il sortit, et ils sortent, une rumeur se répandit au dehors, et Jésus partit… Luc laisse entendre que la synagogue n’est pas l’espace que Jésus est venu occuper, sinon pour en chasser les occupants, en l’occurrence les démons. Il rejoint donc la maison de Simon, un lieu plus hospitalier pour lui, tout proche de la synagogue comme on peut le voir à Capharnaüm aujourd’hui.

De fait, dans ce lieu, la belle-mère de Simon est malade, mais aucun démon n’est pourtant évoqué : la fièvre la quitte, mais elle n’est pas expulsée. L’atmosphère est donc très différente. D’ailleurs, Luc la fait se lever, verbe caractéristique de la résurrection, et servir, essence de la vie chrétienne.

La belle-mère se lève, mais le soleil se couche, et c’est à nouveau le temps de la maladie, mais plus encore des démons, le temps des ténèbres. Jésus maîtrise les démons de loin, en « étendant les mains ». Ils sont en son pouvoir. On remarquera l’équivalence que Luc établit, au verset 41, entre Fils de Dieu et Messie : c’est en fait le vrai titre du Messie (Lc 1,35 ; 22,70).

Le sommaire de 4,42-44

42 Le jour venu, il sortit et marcha vers un lieu désert. Et les foules le cherchaient et vinrent jusqu’à lui et s’attachèrent à lui au point qu’il ne pouvait plus s’en écarter. 43 Il leur dit : « il me faut évangéliser le royaume de Dieu à d’autres villes, parce que j’ai été envoyé pour cela ». 44 Et il prêchait dans les synagogues de Judée.

L’introduction, fort imprécise, montre bien que Luc ne cherche pas à relater un événement précis, mais plutôt à donner un enseignement général, et l’on peut donc parler une nouvelle fois de « sommaire ». Les foules sont présentes à nouveau, et elles pressent Jésus, au point de l’empêcher d’accomplir sa mission. Celle-ci avait été indiquée par Marc dès le début de son évangile, en 1,14-15 : Luc la rappelle seulement maintenant, il s’agit d’annoncer le royaume de Dieu. L’expression « royaume de Dieu », presque absente chez Matthieu et Jean, est très fréquente en Luc (31 emplois sur 63 dans la Bible), et elle constitue donc, comme le montre notre passage, le cœur de l’évangile. Notons qu’il ne s’agit pas d’un quelconque royaume, dont on attendait que le Messie l’établisse, mais le royaume de Dieu, une réalité beaucoup plus complexe. Jésus se démarque ici des attentes trop terrestres de son temps.

L’appel des premiers disciples (5,1-11 et 27-28)

1 Et il advint, alors que la foule le pressait et écoutait la parole de Dieu, que lui-même était se tenant le long de la mer de Gennésareth. 2 Il y avait là deux barques au bord de la mer. Les pécheurs en étaient descendus, lavaient leurs filets. 3 Montant dans une barque, qui était à Simon, il lui demanda de s’éloigner quelque peu de la terre. S’étant assis, il enseigna les foules depuis la barque. 4 Comme il cessait de parler, il dit à Simon : « Éloigne-toi vers la profondeur et lâchez vos filets pour prendre du poisson ». 5 Simon répondit en lui disant : « Maître, nous nous sommes fatigués toute la nuit et nous n’avons rien pris ; mais sur ta parole je vais lâcher les filets ». 6 Et ayant fait cela, ils enfermèrent une grande quantité de poissons, et leurs filets se rompaient. 7 Ils firent signe à leurs compagnons dans l’autre barque, qu’ils viennent à leur aide. Ils vinrent et remplirent les deux barques au point qu’elles coulaient. 8 Voyant cela, Simon Pierre se jeta aux genoux de Jésus en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, parce que je suis un homme pécheur ». 9 Une crainte l’avait saisi et tous ceux qui étaient avec lui du fait de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; 10 de même Jacques et Jean les fils de Zébédée. Mais Jésus dit à Simon : « Ne crains pas. A partir de maintenant, ce sont des hommes que tu captureras ». 11 Et ramenant les barques à terre et laissant tout, ils le suivirent.

27 Et après cela, il vint et vit un péager du nom de Lévi, assis au péage, et il lui dit : « Suis-moi ! » 28 Et laissant tout, se levant, il le suivit.

Ce passage inaugure une série de « reportages » lucaniens commençant par « il advint » (cf. encore 5,12.17 ; 6,1.6.12), jusqu’à ce que se présente le grand discours inaugural. Ces introductions répétitives montrent que Luc présente ici des événements qu’il est difficile de situer précisément dans le temps et qu’il a regroupés ici de sa propre initiative. Ces événements concernent l’appel des premiers disciples et des guérisons.

Nous sommes manifestement à Capharnaüm, même si Luc ne précise pas et dit simplement « au bord de la mer de Gennésareth ». On l’a dit plus haut, les foules serrent peut-être moins Jésus pour l’écouter que pour bénéficier de ses dons de thaumaturge : quoi qu’il en soit, il prend le parti de monter sur l’une des deux barques[1] qu’il voit pour s’éloigner de la terre. Il s’agit toujours officiellement de continuer l’œuvre de prédication, mais on peut en douter et y voir un prétexte : très vite, il n’est plus question des foules, mais d’un échange avec les futurs disciples et des circonstances de leur appel. La cohérence voulue avec le verset 42 est manifestement forcée…

Le scepticisme de Pierre ne l’empêche pas d’obéir à la requête du Seigneur, en faisant fond sur « sa parole » : ce faisant, il donne la clé de la fécondité de toute vie chrétienne. Il en souligne aussi une autre dimension lorsque, pour ramener les poissons à bord, il fait appel à ceux de l’autre barque, compagnons (metochoi) eux aussi : d’une certaine manière, c’est l’Église et son œuvre que Luc fait apparaître ici. Et cela continue : en avouant son péché, son indignité, Pierre souligne que toute l’œuvre de salut a Jésus pour seule origine, et que, s’il est présent, aucune crainte ne peut saisir le médiateur choisi.

La meilleure preuve de la tonalité clairement ecclésiale de tout le passage ne tient pas seulement à la pêche elle-même, mais au fait que, revenus sur terre, les disciples abandonnent tout pour suivre Jésus : ils ne sont plus pêcheurs, ils forment une réalité nouvelle fruit de leur communion apostolique. Dans laquelle Jésus tient la première place.

L’appel de Lévi, que Luc évoque plus loin, reprend certains traits de l’appel des premiers disciples : c’est sur la parole de Jésus qu’il se lève (anistêmi, le verbe de la résurrection), sans aucune explication, et il le suit en laissant tout. Pourquoi Luc a-t-il repoussé cet appel plus loin ? Peut-être parce qu’il montre bien la force de la parole de Jésus, comme le texte qui va être intercalé et que l’on va lire maintenant.


[1] Il est difficile de savoir pourquoi les traducteurs de la BJ qualifient ces barques de « petites ».

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