Thèmes théologiques

  • Le passage des Actes que nous considérons ne se limite pas à la question de l’Ascension. Plusieurs autres thèmes y sont traités, qui sont tous importants pour la théologie lucanienne : le temps, les apôtres, Jérusalem, l’Esprit-Saint [1].

a. Le temps

Nous n’y sommes pas toujours sensibles dans la mesure où nous vivons dans le même cadre conceptuel, mais la pensée lucanienne du temps est sans cesse présente et originale pour son époque. Pour le dire rapidement, Luc développe une conception linéaire et orientée du temps, dans lequel chaque événement a une place et une signification : les théologiens attribuent volontiers à Luc la création de l’idée d’histoire du salut.

Les signes en sont déjà perceptibles dans notre texte. : dans les versets 1-2, en évoquant « ce temps où » et « jusqu’à », il oriente déjà le temps du salut ; en recourant à la symbolique des quarante jours, il circonscrit tel ou tel événement ; en évoquant les temps et les moments, mais en les remettant entre les mains du Père, il manifeste que celui-ci est maître du temps, et indirectement donc, que le temps a un sens ; enfin, en mettant dans la bouche des anges une référence au retour du Christ, il définit ce qui doit constituer le terme de l’attente. On ne peut simplement dire que Luc se constitue en adversaire de l’attente eschatologique primitive et qu’il cherche à diminuer cette dernière ; mais l’on peut affirmer que Luc donne une existence et un sens au temps de l’Église.

b. Les Apôtres

Lorsque Jésus parle avant l’Ascension, c’est donc aux « apôtres », choisis sous l’action de l’Esprit-Saint. Le terme est absent de l’évangile de Jean, présent une fois chez Matthieu et deux fois chez Marc, contre 6 fois dans l’évangile de Luc et 31 fois dans les Actes : c’est donc un terme que l’on peut qualifier a priori de lucanien.

Cher Matthieu, le terme apparaît dans le choix de ceux qui vont suivre Jésus et qui sont donc ici appelés « les douze apôtres » (10,2) ; ailleurs Matthieu parle simplement des Douze ou des douze disciples. Chez Marc, le terme n’apparaît qu’en 6,30-31, de manière inattendue, et il représente un ensemble que l’on pourrait croire plus large, mais le passage renvoie à 6,7 où les apôtres en question envoyés en mission sont « les Douze » ; ailleurs, Marc parle toujours des Douze, sans autre précision, en particulier lors de leur appel. Manifestement, l’un et l’autre évangéliste ne sont guère familiers du terme, alors qu’ils connaissent la réalité des Douze. Pour Luc, en 6,13, le terme d’apôtres est le qualificatif particulier des Douze : « il en choisit douze, qu’il nomma apôtres ». On comprend ainsi 22,14 ou 24,10 ou Ac 1,2. Pourtant, si l’on compare 17,1 et 17,5, il semble que les apôtres soient plus largement les disciples, à moins de considérer, inversement, que les disciples sont essentiellement les apôtres. En fait, compte tenu des passages cités sur les Douze, ils ne peuvent être apôtres que par extension ou par participation.

Le Vocabulaire de théologie biblique signale avec raison que, quoi qu’il en soit du terme apôtre, l’idée d’apostolat, autrement dit d’envoi attitré, est antérieure à la tradition néotestamentaire : il y a les ambassadeurs qui doivent être traités comme le roi lui-même (2 S 10), il existe surtout dans le judaïsme rabbinique des shelihin, des envoyés, au nombre desquels il paraît possible de compter Paul lorsqu’il « demande des lettres pour les synagogues de Damas » (Ac 9,2). C’est au nom de cette tradition, qui dépasse l’équation lucanienne apôtres = Douze, qu’il existe une tradition de « soixante douze envoyés » transmise par le même saint Luc (Lc 10,1), et plus encore que Paul, qui n’est pourtant pas témoin immédiat de la résurrection, peut revendiquer à son tour le titre d’apôtre (Rm 1,1 ; Ga 1,15 etc.).

c. Jérusalem

Un simple regard sur une concordance est instructif : sur 134 emplois du terme dans le Nouveau Testament, 88 se trouvent dans l’œuvre lucanienne (30 dans l’évangile, 58 dans les Actes soit plus du tiers des emplois). Mais il ne s’agit pas seulement d’une question de nombre : il faut plutôt considérer la place.

Dans l’évangile, Jérusalem représente un point d’arrivée : « Or il advint, comme s’accomplissait le temps où il devait être enlevé, qu’il prit résolument le chemin de Jérusalem » (9,51). La raison d’un tel comportement est donnée dans un passage propre à Luc : « Mais aujourd’hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (13,33). On ne s’appesantira pas sur le « il convient », peut-être relié au très difficile verset suivant sur « Jérusalem qui tue les prophètes », et dont l’origine est aussi peu claire que possible.

Dans les Actes, il est clair que Jérusalem représente un point de départ : les disciples sont d’abord invités à ne pas s’en éloigner (1,4), et leur mission est ensuite jaugée à partir d’elle (1,8). La Pentecôte a évidemment lieu à Jérusalem. Et l’annonce du salut aux nations se fait à partir de Jérusalem, après ce don.

C’est sans doute en tenant compte tout à la fois de l’évangile et des Actes que la place de Jérusalem peut se comprendre : outre son rôle central dans la spiritualité juive – pensons aux psaumes -, on ne peut négliger sa situation géographique, sur une montagne. Le mouvement de l’évangile aux Actes et au-delà constitue donc une montée – descente, une sorte de mouvement des hommes vers Dieu et de Dieu vers les hommes, un itinéraire symbolique de salut qui va de la naissance à la mort et la résurrection de tous les hommes.

d. L’Esprit Saint

Une fois de plus, si l’on fait appel à la Bible de Jérusalem pour considérer les mentions des deux termes « Esprit » et « saint » dans le Nouveau Testament, le résultat est clair : 90 emplois dont 54 dans l’œuvre lucanienne. On ne sera pas étonné du nombre considérable d’emplois dans les Actes, où la Pentecôte jour un rôle essentiel, mais, parmi les évangélistes, Matthieu emploie l’expression 5 fois, Marc 4, Jn 3 et Luc 10 fois à lui tout seul.

L’un des passages les plus significatifs de la place faite par Luc à l’Esprit Saint est Lc 11,13 : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui l’en prient ! ». Dans le passage parallèle de Matthieu (7,11), il n’est fait aucune mention de l’Esprit Saint : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient ! ». Il est clair que pour Luc, il n’est pas de meilleure chose que l’Esprit Saint.

Qu’est-ce qui peut justifier, pour notre auteur, cette insistance particulière sur l’Esprit Saint ? Au moins deux raisons peuvent être avancées :

1) L’Esprit Saint est la réalité spécifique du christianisme, en quelque sorte la nouveauté chrétienne. Ceci ne veut bien sûr pas dire qu’on ne commence à parler de l’Esprit Saint qu’avec le christianisme, mais qu’il est donné en abondance avec le christianisme, et que ce dernier représente donc l’accomplissement religieux attendu.

Le prophète Joël l’avait annoncé (2,27-3,3) : « Et vous saurez que je suis au milieu d’Israël, moi, que je suis le Seigneur, votre Dieu, et sans égal ! Mon peuple ne connaîtra plus la honte, jamais ! Après cela je répandrai mon Esprit sur toute chair. Nos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens, des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. Je produirai des signes dans le ciel et sur la terre, sang, feu, colonnes de fumée ! Le soleil se changera en ténèbres, la lune en sang, avant que ne vienne le jour du Seigneur, grand et redoutable ! »

Ce n’est sans doute pas un hasard si, dans le premier discours des Actes, celui de Pierre en 2,14s, cette prophétie est reprise : elle s’accomplit en ces temps qui sont les derniers.

2) Cet Esprit Saint n’est pas destiné à un peuple particulier : son abondance le destine à tous. Il est donc une réalité qui unit les peuples, qui crée entre eux cette communion qu’a voulu Jésus. L’Esprit Saint pousse à la mission universelle : « Vous allez recevoir une force… vous serez alors mes témoins… jusqu’aux extrémités du monde » (Ac 1,8). L’Esprit Saint accomplit donc la volonté de Dieu qui est aussi l’orientation théologique de Luc : la mission universelle.

 

notes:[1] Sur ces thèmes, voir aussi M. Gourgues, Les deux livres de Luc, coll Connaître la Bible N° 7-8, Bruxelles, Lumen Vitae, 1998.

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