L’histoire d’Etienne

Si j’ai retenu cette histoire comme thème d’étude, c’est en particulier parce qu’elle s’étend sur deux chapitres bien circonscrits, qu’Étienne est un personnage connu, le premier martyr, et que l’histoire contient l’un de ces fameux discours, le plus long. Que peut-on retenir du personnage et de ce discours ?

 

A.   Étienne, l’un des Sept

 

Le chapitre 6 des Actes commence par « en ces jours-là » (En tais hêmêrais) : c’est une expression que l’on trouve à quatre reprises chez Matthieu comme chez Marc, mais 16 fois dans l’évangile de Luc et 10 fois dans les Actes. Les autres emplois sont au nombre de 1 en He, et trois dans l’Apocalypse, ce qui permet de considérer l’expression comme très lucanienne. On peut aller plus loin et juger que, lorsque Luc l’emploie, c’est quand il ne connaît pas vraiment la date de l’événement qu’il va rapporter, parce que, dans le cas inverse, il est capable d’une grande précision : sept ans en Lc 2,36 ; quatre-vingt-quatre ans en 2,37 ; douze ans en 2,42 ; trois ans et six mois en 4,25 ; plus de quarante ans en Ac 2;42 ; huit ans en 9,33 ; un an et six mois en 18,11 ; deux années durant en 19,10 ; trois années durant en 20,31 ; deux années révolues en 24,27 etc. Notons en outre que Luc est un familier de l’adverbe « environ » accolé à un chiffre, quand il juge ce chiffre approché : un emploi chez Matthieu et deux chez Marc, contre 7 dans l’évangile de Luc et à nouveau 7 en Actes. Autrement dit, il sait tout à la fois être précis et prudent.

Luc situe donc Étienne comme l’un des Sept. Les commentateurs ont remarqué depuis longtemps que le rôle exact de ces Sept n’était pas clair. Luc nous les propose comme des assistants pour le service des tables, mais cette proposition se heurte à plusieurs objections :

 

  • Dans la suite du récit, aucun d’eux n’assume un tel service : Étienne, puis plus loin Philippe, sont plutôt des prédicateurs qui, pour le dernier cité, vont « de lieu en lieu pour annoncer la bonne nouvelle » (8,4).
  • Ensuite, même si le nom des chacun des élus est grec, ce qui permet d’établir une certaine cohérence avec la situation d’opposition entre Hellénistes et Hébreux, leur activité ne semble pas se limiter au monde judéo-hellénistique : Philippe en apporte la preuve un peu plus loin en Samarie.
  • Enfin, on voit mal pourquoi il en fallait justement Sept : la valeur symbolique de ce nombre est trop forte pour qu’elle soit insignifiante.

 

Luc n’a certainement pas inventé cette liste de 7 noms : elle lui est transmise par son enquête. Et il dispose d’informations sur deux des principaux membres de ce groupe (ils sont cités en tête), Étienne et Philippe. En revanche, le sens de l’existence de ce groupe et son « insertion chronologique » sont fort douteux : les Sept ont dû être désignés à un autre moment et pour un autre but, sans qu’il soit facile de définir lesquels.

Si l’on considère le but, il est probable qu’en ce début des Actes, de la même manière qu’aux débuts de l’évangile avec le choix des Douze par Jésus, les disciples ont voulu marquer l’extension missionnaire de leur prédication aux païens, en choisissant un groupe chargé de les représenter symboliquement (le chiffre 7 peut symboliser les païens : cf. les sept rois de Gn 14 ou les sept nations de Ac 13,19). Quant au moment, il est extrêmement difficile à définir dans la mesure où cette prédication aux païens, qui aurait donc un caractère officiel, ne semble pas avoir été acceptée d’emblée ni facilement : toute l’histoire subséquente de Pierre et de Corneille le montre. D’un autre côté, la mise à mort d’Étienne, la persécution dont Luc se fait l’écho ensuite en 8,1, la dispersion de ces Sept, et finalement leur disparition de la scène, plaident plutôt pour une datation haute.

La seule possibilité pour se sortir de cette impasse est de reconsidérer la mission des Sept, et d’estimer, avec Luc d’ailleurs (cf. 11,20), que celle-ci était orientée non encore vers les païens, mais plutôt vers le monde juif hellénistique. Auquel cas, non sans difficultés dont Luc se fait l’écho en Ac 6 même si ce passage n’a pas de rapport précis avec leur institution, les Sept auraient été institués au début de l’Église. Et c’est bien Paul, plus tard, après avoir d’abord prêché dans les synagogues, qui se serait fait le défenseur de la mission vers les païens. Finalement, le tableau dressé par Luc, travail d’interprétation certes, serait assez fidèle à la vérité historique. Au moins sur le fond : parce que tout ce qui concerne la déclaration des Douze, la mission donnée, et l’approbation par les Douze, ressort de la mise en situation ; d’ailleurs, au verset 6, la prière d’approbation/consécration peut, si l’on s’en tient au texte grec, être lue plutôt comme ayant été faite par l’ensemble de la communauté.

 

B.   Étienne, figure théologique exemplaire

 

Étienne, on le sait, est l’auteur du plus long discours des Actes. Mais avant de nous livrer ce discours, Luc met en scène son auteur dans les versets 8-15 du chapitre 6. Si l’on s’en tient aux traditions historiques, on n’en rencontre qu’une dans ces versets : l’évocation de la synagogue des Affranchis, qui ne joue aucun rôle précis dans le récit et paraît donc ressortir d’une information particulière détenue par Luc. Quant au reste, il fait partie de la mise en scène : le thème des signes et des prodiges est très lucanien, la sagesse et l’Esprit appartiennent aux vrais prophètes, et l’on constate que le chef d’accusation ne semble plus exactement le même du verset 11 au verset 14.

Arrêtons-nous un moment sur l’accusation. Au verset 11, de faux témoins évoquent « des propos blasphématoires contre Moïse et contre Dieu » ; au verset 14, ce sont toujours des faux témoins qui mentionnent « des propos contre ce saint Lieu et contre la Loi », et précisent que Jésus doit détruire le saint Lieu et changer les usages légués par Moïse. Cette question de faux témoins au cours d’un procès devant le Sanhédrin ne peut manquer bien sûr de rappeler le procès de Jésus, mais il n’en est question que dans l’évangile de Matthieu (26,60) et non dans celui de Luc. Pour ce dernier, il n’est point besoin de témoignage  (22,70) : Jésus s’est fait le Fils de Dieu, et cela suffit à le condamner.

Est-ce à dire qu’en décrivant le procès d’Étienne, Luc ne se serait pas inspiré de celui de Jésus ? Certainement pas, mais pour établir cette correspondance, il faut aller au-delà du chef d’accusation. Il faut avancer dans le texte et constater que si l’on part d’une émeute populaire (6,12), on passe ensuite à un procès régulier, pour revenir à une émeute à partir de 7,52, ce qui laisse penser que le procès, qui offre l’opportunité – non négligeable pour Luc – de permettre à Étienne de tenir un discours, est l’élément réel de comparaison avec l’histoire de Jésus. La vérité historique de la mort d’Étienne est donc plutôt du côté du lynchage populaire.

Mais il existe aussi une vérité théologique, à savoir qu’Étienne, même si Luc ne le qualifie pas de la sorte, est le premier martyr (témoin) après Jésus, le premier à suivre Jésus : en construisant un procès, Luc rappelle que « le disciple n’est pas au-dessus du maître » (Lc 6,40 //).

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