Les explications de 4,1-22 et 5,17-42

Alors que Luc a d’abord présenté les réussites et les aléas de la vie communautaire, il va montrer comment peu à peu naissent les oppositions, en particulier, comme pour Jésus bien sûr, celles des autorités de Jérusalem. Nous assistons donc, en ces chapitres 4 et 5, à deux comparutions devant le Sanhédrin, qui, pour Boismard et Lamouille, formeraient qu’une, l’original se trouvant au chapitre 4 : de fait, comme on va le voir, ces deux récits paraissent se compléter plutôt que se succéder.

 

4,1-22

5,17-42

1 Alors qu’ils parlaient au peuple, les grands-prêtres, le gouverneur du temple et les Sadducéens s’approchèrent, 2 troublés par le fait qu’ils enseignaient le peuple et proclamaient la résurrection des morts en Jésus. 3 Et ils mirent la main sur eux et les mirent en prison jusqu’au lendemain car déjà le soir était là. 4 Beaucoup de ceux qui avaient entendu la parole crurent et le nombre des hommes devint environ cinq mille. 5 Il advint que le lendemain se rassemblèrent les chefs, les anciens et les scribes à Jérusalem, 6 ainsi qu’Anne le grand-prêtre, Caïphe et Jean et Alexandre et tous ceux qui étaient de la famille des grands-prêtres 7 et les mettant au milieu, ils les interrogèrent : « Par quelle puissance et par quel nom faîtes-vous cela ? »  8 Alors Pierre, rempli de l’Esprit-Saint, leur dit : « Chefs du peuple et anciens, 9 si nous sommes jugés aujourd’hui sur le bien fait à un homme malade et sur la manière dont il a été guéri, 10 que ceci soit connu de vous tous et de tout le peuple d’Israël : c’est au nom de Jésus le Nazaréen que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des morts, c’est par ce nom seul qu’il se tient devant vous en bonne santé. 11 Car il est la pierre qui a été rejetée par vous, les bâtisseurs, qui est devenue la tête d’angle. 12 Et le salut n’est par personne d’autre, car il n’est pas d’autre nom donné aux hommes sous le ciel par lequel il nous faut être sauvés ». 13 Voyant l’audace de Pierre et de Jean et comprenant qu’ils étaient des gens sans éducation ni instruction, ils s’étonnaient et les reconnaissaient comme ceux qui étaient avec Jésus. 14 Voyant que se tenait là avec eux l’homme qui avait été guéri, ils n’avaient rien à opposer. 15 Leur ayant ordonné de quitter le Sanhédrin, ils discutaient entre eux 16 en disant : « Qu’allons-nous faire à ces hommes ? Car il est manifeste qu’il est advenu un signe par eux devant tous les habitants de Jérusalem, et nous ne pouvons pas le nier. 17 Mais pour que cela ne se développe pas plus encore dans le peuple, avertissons-les de ne pas parler en ce nom devant quelque personne que ce soit ». 18 Et les ayant rappelés, ils leurs ordonnèrent de ne plus parler ni enseigner au nom de Jésus. 19 Mais Pierre et Jean leurs firent cette réponse : « S’il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu’à Dieu, jugez-en. 20 Quant à nous, nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu ». 21 Les ayant menacés, ils les renvoyèrent, ne trouvant pas le moyen de les punir, à cause du peuple. Car tous glorifiaient Dieu de ce qui était advenu. 22 Car l’homme qui avait bénéficié de ce signe de guérison avait plus de quarante ans.

 

17 Alors, se levant, le grand prêtre et tous ceux qui étaient avec lui, dont le parti des Sadducéens, furent remplis de jalousie, 18 et ils mirent la main sur les apôtres et les jetèrent dans la prison publique. 19 Mais un ange de Dieu, de nuit, ouvrant les portes de la prison, les en fit sortir et leur dit : 20 « Allez vous tenir dans le temple, et annoncez au peuple toutes les paroles de cette vie ». 21 Ayant entendu, ils entrèrent au petit matin dans le temple, et ils enseignaient.Lorsqu’arriva le grand-prêtre et ceux qui étaient avec lui, ils convoquèrent le Sanhédrin, et tout le conseil d’anciens des fils d’Israël, et ils envoyèrent chercher à la prison. 22 Mais lorsqu’ils arrivèrent, les serviteurs ne les trouvèrent pas dans la prison. S’en retournant, ils annoncèrent 23 en disant : « Nous avons trouvé la prison fermée en toute sécurité, et les sentinelles en faction devant les portes, mais lorsqu’elles ouvrirent, il n’y avait personne au-dedans ». 24 Comme ils écoutaient ces paroles, le gouverneur du temple et les grands-prêtres étaient très perplexes à leur sujet, et se demandaient ce qui était advenu. 25 Quelqu’un survint pour leur annoncer : « Voici que les hommes que vous aviez mis en prison se tiennent dans le temple et enseignent le peuple ». 26 Alors, le gouverneur et les serviteurs partirent pour les ramener, mais sans violence : ils craignaient que le peuple ne les lapide.  27 Les ayant conduits, ils les firent paraître dans le Sanhédrin et le grand-prêtre les interrogea 28 en disant : « Ne vous avions-nous pas clairement commandé de ne pas enseigner en ce nom-là, et voici que vous remplissez Jérusalem de votre enseignement et que vous voulez répandre sur nous le sang de cet homme. 29 Répondant, Pierre et les autres apôtres dirent : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. 30 Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus que vous vous avez mis à mort en le pendant au bois. 31 Lui que Dieu a exalté à sa droite comme chef et sauveur, en donnant à Israël la conversion et la rémission des péchés. 32 Et nous nous sommes témoins de ces paroles, avec l’Esprit-Saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent ». 33 En entendant cela, ils étaient furieux et voulaient les mettre à mort.

34 Mais se dressant, un pharisien du nom de Gamaliel, docteur de la loi honoré par tout le peuple, commanda de faire sortir les hommes un moment 35 et il leur dit : « Hommes d’Israël, considérez bien ce que vous allez faire à ces hommes. 36 Car il y a quelque temps s’est levé Theudas qui se disait être quelqu’un, et qui fut rejoint par environ quatre cents hommes. Il fut tué et tous ceux qui lui obéissaient se dispersèrent et il n’en resta pas un seul. 37 Après cela, s’est levé Judas le Galiléen, aux jours du recensement, qui entraîna une foule derrière lui. Celui-là périt, et tous ceux qui lui avaient obéis se dispersèrent. 38 Je vous le dis donc, écartez-vous de ces hommes, laissez-les aller. Car si leur propos ou leur œuvre vient des hommes, elle sera détruite. 39 Mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez pas les détruire, de sorte que vous risqueriez de vous trouver en guerre contre Dieu : ils se réglèrent sur lui. 40 Et rappelant les apôtres, en les faisant battre, ils leur commandèrent de ne pas parler au nom de Jésus et ils les renvoyèrent. 41 Ceux-ci quittèrent le Sanhédrin en se réjouissant, parce qu’ils avaient été jugés dignes d’être déshonorés pour le nom. 42 Chaque jour, au temple et à la maison, ils ne cessaient d’enseigner, et d’évangéliser le Christ Jésus.

 

 

Ce qui frappe le lecteur de ces deux textes, ce sont les nombreux « rapprochements » que l’on peut opérer entre l’un et l’autre (voir les phrases ou thèmes soulignés par les couleurs), avec des expressions souvent très semblables voire identiques :

 

  1. Les protagonistes, grand(s)-prêtre(s), gouverneur du Temple, et Sadducéens sont pratiquement les mêmes
  2. La raison de leur intervention est un trouble posé par le contenu de l’enseignement des apôtres
  3. Arrestation et mise en prison des apôtres le soir
  4. Convocation du Sanhédrin et comparution des apôtres le matin
  5. Interrogatoire des apôtres
  6. Défense pétrinienne et proclamation du salut advenu en Jésus
  7. Discussion au sein du Sanhédrin
  8. Exhortation faite aux apôtres à ne plus parler
  9. Remarque pétrinienne sur l’obéissance due à Dieu
  10. Renvoi des apôtres

 

Bien sûr, chaque passage présente aussi des éléments spécifiques : mention de la conversion des 5000 au chapitre 4 ; insistance sur le nom dans le chapitre 4, alors que cette référence paraît incidente sinon superflue en 5,28 ; délivrance angélique de la prison au chapitre 5 ; teneur différente du discours de Pierre ; menaces en 4,21 contre sévices en 5,40 ; intervention de Gamaliel au chapitre 5…

Mais ces spécificités ne suffisent pas à détruire l’impression que nos deux textes, si proches quant au fond et souvent à la forme, ne relatent qu’un seul et même événement :

  1. En premier lieu parce que l’on imagine mal deux réunions du Sanhédrin dans un aussi court laps de temps ;
  2. En second lieu parce que les spécificités en question peuvent avoir un caractère littéraire ou théologique très lucanien : l’histoire de la délivrance angélique, proposée en 5,19-20, qui ne joue en fait aucun rôle clair dans l’épisode sinon pour affirmer que Dieu soutient et dirige la prédication des apôtres, grande préoccupation lucanienne, se retrouvera au chapitre 12, toujours avec Pierre . Et le discours de Pierre, en 5,29-32, est un condensé de thèmes lucaniens : pendaison, exaltation, conversion et rémission, témoignage. En fait, en dehors du discours de Gamaliel, le chapitre 5 n’apporte pas grand-chose de neuf à tout l’événement de la guérison de l’impotent, auquel il n’est d’ailleurs même pas relié : l’entrée en matière du verset 17, après la fraude d’Ananie et de Saphire en 5,1-11 et le sommaire de 5,12-16, est brutale et sans explications.

L’événement semble plutôt simple à restituer. À la suite de la guérison d’un impotent, faite au nom de Jésus, Pierre et l’un ou l’autre des apôtres (Jean est certes mentionné par Luc, mais ne joue aucun rôle), créent du trouble dans le Temple, sont arrêtés par le gouverneur et mis en prison. Le Sanhédrin se réunit (le même jour ou le jour suivant : il est clair que l’évocation d’une réunion du Sanhédrin le jour suivant l’arrestation vise à établir un parallèle avec Jésus, en Lc 22,66) et fait comparaître les apôtres. Au-delà de la question du trouble créé, se pose celle de la modalité de la guérison et de la résurrection de Jésus à laquelle elle fait référence. La défense de Pierre consiste à rappeler qu’il s’est agi de faire du bien à un malade, et que l’appel de Dieu est plus fort que la crainte des hommes. De son côté, le Sanhédrin est divisé, peut-être entre Sadducéens et Pharisiens, et le pharisien Gamaliel prêche une solution moyenne, libérale, apte à refaire l’unité : les apôtres sont donc battus ou menacés, puis relâchés avec interdiction de continuer leur prédication.

Cette restitution prend des éléments à l’un et l’autre texte, mais surtout au premier qui paraît plus original. Mais comment alors expliquer la deuxième comparution ? Pour  Marguerat, il faut écarter l’hypothèse de deux sources et lui préférer celle d’une répétition voulue par le narrateur « afin de souligner l’importance de la crise qui se développe entre la nouvelle communauté et les autorités de Jérusalem »[1]. C’est une possibilité, d’autant plus envisageable que les Actes des Apôtres présentent plusieurs de ces répétitions, ne serait-ce qu’avec le récit de la vocation de Paul.

Mais, à bien y regarder, et malgré tous les efforts du rédacteur final, on peut aussi noter que l’ensemble des chapitres 4-5 déroule une histoire qui n’a rien d’unifiée : les éléments se suivent (première comparution des apôtres, commentaire théologique à travers la prière des disciples, deuxième sommaire, générosité de Barnabé, fraude d’Ananie et Saphire, troisième sommaire, deuxième comparution des apôtres) et ne sont que lâchement reliés les uns aux autres, donnant l’impression que ce rédacteur, appelons-le Luc, s’est ici contenté d’amalgamer diverses notes qu’il avait devant lui. Si bien que l’idée de plusieurs sources, chère à Boismard-Lamouille, n’est tout de même pas loin.

Comme on le voit, si le constat du doublet est clair, son interprétation reste difficile, et il me semble présomptueux de trancher. Je vais donc en revenir à l’analyse successive des deux textes.

 

A.   Ac 4,1-22

 

Dans ce passage, il est clair que le discours de Pierre ne représente qu’une faible partie de l’ensemble : il se limite aux versets 8-12. Il est préparé par une présentation des circonstances, dans les versets 1-7 ; il est suivi par un récit (v. 13-22) visant à manifester la perplexité des autorités n’osant s’opposer au peuple, et qui n’est pas sans rappeler certains événements de la vie de Jésus.

À y regarder de plus près, plusieurs questions se posent :

  • La figure de Jean paraît superflue, comme elle l’était déjà dans l’événement de la guérison. La personne de Jean paraît donc ici mentionnée de manière adventice, peut-être pour arriver au chiffre de deux témoins.
  • L’identité des destinataires du discours apparaît plutôt floue : d’après le verset 1, il devrait s’agir des grands-prêtres, du gouverneur du Temple, et des Sadducéens ; mais d’après les versets 5-6, des chefs, anciens et scribes, auxquels s’ajoutent Anne, Caïphe, Jean et Alexandre et leurs familles.
  • L’ensemble interprète comme le précédent, mais à destination d’un public différent, la guérison de l’impotent de la Belle Porte : on est donc fondé à se demander ce qu’il apporte de nouveau.

 

Toutes ces questions vont devoir être reprises dans l’analyse des parties.

 

Présentation (v. 1-7a)

 

Dans cet ensemble, un verset paraît totalement hors de contexte, sous la forme d’un résumé si cher à Luc, le verset 4 : le verset 5 peut d’ailleurs parfaitement se lire à la suite du verset 3. Mais alors, apparaît avec plus de force la question des destinataires qui vient d’être évoquée, et qui montre que le texte a été remanié.

Les analyses littéraires de Boismard-Lamouille sur ce texte, assez complexes et conduisant comme d’habitude à reconnaître l’existence d’un texte occidental primitif mais reconstitué, ne sont pas à accepter sans discussions, mais elles mettent au jour les incohérences du récit. Celui-ci en effet se développe en deux temps, celui de l’événement lui-même, celui de son traitement le lendemain dans l’assemblée élargie du Sanhédrin : mais il est invraisemblable que l’on puisse trouver le lendemain l’impotent guéri auprès de Pierre et Jean (v. 14) ; par ailleurs, la foule est toujours là (v. 21).

À l’évidence donc, la scène continue de se passer au Temple et elle doit concerner les seuls prêtres et les Sadducéens. La mention du gouverneur du Temple, puis la convocation devant le Sanhédrin doivent résulter d’abord d’une volonté de Luc de rappeler le sort même de Jésus (Lc 22,66s) : et elle a conduit à l’ajout des versets 3-7a.

 

La puissance du nom de Jésus (v. 7b-12)

 

Le thème du nom était déjà apparu dans le précédent discours tourné vers le peuple (3,16), mais il était secondaire : ce discours-là visait prioritairement à attirer les bonnes grâces du peuple en question, et il semble que le verset 4 de notre nouveau discours aurait en fait admirablement conclu le précédent, comme un verset 27 du chapitre 3. Du fait de ses intervenants, apôtres, prêtres et Sadducéens, le nouveau discours a une orientation plus profondément théologique, il porte sur « le moyen par lequel l’impotent a été guéri » (4,9) et finalement sur la puissance du nom de Jésus.

J’ai déjà évoqué, dans le cadre du précédent discours, ce thème du nom sauveur, très lucanien. Il faut sans doute se souvenir que le nom même de Jésus veut dire « Dieu sauve », et que l’invocation d’un nom donne pouvoir, dans la mentalité de l’époque comme encore dans la nôtre, sur la personne ainsi nommée : qu’il suffise de penser à Adam face aux éléments qui lui sont présentés (Gn 2,19-20). Il est sans doute possible de dire que le nom fait être.

Dans son commentaire des Actes des Apôtres, D. Marguerat[2] insiste à plusieurs reprises sur le fait que le nom désigne à la fois une force et une sphère de puissance, et que les actions ont lieu tout à la fois par le nom et dans le nom. Sans doute, mais plus intéressant encore est le fait que, dans notre passage, les versets 10-11 sont centraux et associent étroitement nom et résurrection : ce que faisait aussi l’hymne antérieure à Paul qui apparaît en Ph 2,6-11. Sans doute ce nom était-il proclamé de manière solennelle dans la liturgie, « nom au-dessus de tout nom », signe de victoire, et pas seulement comme c’est le cas aujourd’hui de manière individuelle et discrète dans ce que l’on appelle « la prière de Jésus ». La citation du Ps 118 (v. 22) au verset 11, psaume connu dans la liturgie, pourrait bien confirmer cet usage liturgique du thème du nom.

 

Réaction des autorités (v. 13-22)

 

La présentation par Luc de la réaction des autorités vise à mettre en lumière leurs contradictions : ils sont conscients que quelque chose d’extraordinaire vient de se passer, mais ils ne peuvent le reconnaître publiquement. Cette réaction était déjà en partie celle que l’on pouvait déceler dans le procès de Jésus.

L’extraordinaire est mis en valeur par Luc dans le fait que les apôtres Pierre et Jean sont présentés comme « sans éducation ni instruction ». Certains commentateurs prennent cette information à la lettre et tentent d’expliquer que les grands-prêtres et Sadducéens veulent souligner qu’ils sont des rustres d’origine galiléenne ; d’autres encore comprennent qu’ils ne font pas partie de la caste jérusalémite. Mais l’information elle-même est à mettre en doute : Pierre parle le grec, sera un apôtre en Méditerranée et son inculture totale est sujet à caution ; en fait, Luc cherche surtout à marquer le contraste entre la grandeur de l’événement, et l’insignifiance de ceux qui en sont à l’origine et, pour ce faire, il accentue le trait.

La sentence n’en est pas une : les autorités du Temple enjoignent simplement aux apôtres de se taire, de cesser en quelque sorte d’être apôtres, ce qu’ils ne peuvent évidemment faire. Ils le rappellent donc : leur commission vient de Dieu.

Luc emploie le verbe « punir », mais l’on se demande bien de quoi ils auraient pu être punis : d’avoir fait du bien à un impotent ? Certainement pas, surtout qu’ils viennent d’expliquer que tout s’est fait par le nom de Jésus plus que par eux. En fait, cette idée de punition est sans doute liée aux troubles causés dans le Temple.

Il ressort donc bien que Luc a enjolivé un récit de guérison au Temple, qui avait provoqué un attroupement et suscité la réaction des autorités. Rien d’autre ou de plus grave. Luc, au prix de quelques incohérences, en a fait un procès régulier sur le modèle de celui qu’a connu Jésus et en développera la trame au chapitre 5.

 

B.   Ac 5,17-42

 

Notre texte comprend trois parties, marquées ici par un retour à la ligne : un récit d’arrestation et de délivrance miraculeuse des apôtres (17-26), un récit de comparution devant le Sanhédrin (27-33), le récit de l’intervention de Gamaliel (34-42). Même si peu de commentateurs le font, il faut sans aucun doute rattacher les versets 21b-25 à l’emprisonnement qu’ils concluent : d’ailleurs, le verset 25 apparaît littérairement comme une « reprise » du verset 21.

 

Arrestation et délivrance (v. 17-26)

 

Nombreux sont les commentateurs à avoir noté que l’intervention de l’ange dans les versets 19-20 du premier récit ne joue aucun rôle dans la suite, n’étant invoquée par personne

Le reste des versets évoque donc un emprisonnement consécutif à la prédication publique du nom de Jésus, puis une absence incompréhensible. L’évocation de cette absence n’est pas sans rappeler celle de Jésus au tombeau, surtout dans la version de Matthieu avec le rapport des gardes qui n’ont rien vu : puisque les disciples ne sont pas eux non plus dans le tombeau de la prison, elle est elle aussi un signe de résurrection, elle confirme la parole prêchée, et c’est pourquoi il faut lire ces versets avec ceux qui précèdent.

On retrouve ici l’intention lucanienne maintes fois manifestée, de montrer comment Dieu conduit ses apôtres dans le processus d’évangélisation en les délivrant de ceux qui s’opposent à eux. Ce sera aussi le cas lorsque Pierre, au chapitre 12, sera délivré de la même manière par un ange. Cette direction divine se retrouve dans la thématique « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».

 

La comparution devant le Sanhédrin (v. 27-33) : plaidoyer en faveur de la résurrection

 

C’est dans ce discours de Pierre que la « touche lucanienne » apparaît de manière notable : ce passage est un sommaire/résumé des arguments classiques chez Luc et de son vocabulaire en faveur de la résurrection.

Après la question banale du grand-prêtre et la réponse de Pierre sur l’obéissance, deux éléments qui n’apportent rien de neuf mais fonctionnent comme une reprise et permettent à Luc de faire un lien avec le précédent récit de comparution, Pierre s’explique dans des termes on ne peut plus lucaniens :

 

  • « Le Dieu de nos Pères » : expression propre aux Actes dans le Nouveau Testament, et récurrente sous forme de citation scripturaire (Ex 36,15) ou de manière indirecte. Voir 3,13.25 ; 5,30 ; 13,17 ; 22,14 ; 26,6.
  • « [Dieu] a ressuscité Jésus », leitmotiv de la prédication primitive : Ac 2,32 ; 5,30 ; 13,33.
  • « [Jésus] que vous avez fait mourir » : Ac 2,23. L’expression est reprise pratiquement dans les mêmes termes, avec la mention du gibet, en 10,39.
  • « Dieu a exalté [Jésus] » : Ac 2,33.
  • Jésus sauveur : Ac 13,23.
  • La repentance : Ac 11,18 ; 13,24 ; 19,4.
  • « La rémission des péchés », thème lucanien par excellence : Ac 2,38 ; 10,43 ; 13,38 ; 26,18.
  • « Nous sommes témoins », encore un autre thème lucanien, typique des Actes : Lc 24,48 ; Ac 1,22 ; 2,32 ; 3,15 ; 10,39 etc.
  • « Nous et l’Esprit-Saint » : cf. Ac 15,28.

Le constat est sans appel : le discours de Pierre en Ac 5 n’a rien d’original, il ne fait que reprendre des thèmes lucaniens censés être constitutifs du kérygme primitif. L’originalité de notre passage se trouve donc bien seulement dans la note concernant Gamaliel.

 

L’intervention de Gamaliel (v. 34-42)

 

Qui est Gamaliel ? En deux mots, petit-fils de Hillel, il succède à Shammaï à la tête du Sanhédrin ; il meut vers l’an 50. Il s’agit donc d’une figure prestigieuse que Luc convoque ici au chapitre 5, puis plus loin en 22,3 pour faire de Paul l’un de ses élèves.

Bien sûr, on est tenté de penser que ces références sont trop opportunes, trop destinées à requérir la bienveillance des autorités juives en faveur de la communauté chrétienne naissante, pour n’être pas des créations lucaniennes. Il reste que les rappels historiques des révoltes antérieures[3], tout comme la tonalité générale modérée de l’intervention, conforme à ce que l’on sait par ailleurs de Gamaliel, ne plaident pas en faveur de créations, qui ne sont d’ailleurs guère dans l’esprit de Luc (cf. encore et toujours la préface de son évangile, Lc 1,1-4). En outre, toute cette deuxième comparution, on l’a dit, n’a de nouveauté et de sens que par rapport à cet élément nouveau qu’est l’intervention de Gamaliel : il paraît difficile de penser que Luc l’ait entièrement tirée de son chapeau !

Il est probable en revanche qu’il en ait retouché la présentation : le risque de se trouver en guerre contre Dieu laisse clairement entendre, conformément à la pensée de Luc, que Dieu pourrait bien conduire les choses…

Les versets finaux, 40-42, reprennent là encore des thématiques ou procédés lucaniens : l’idée de souffrir pour Jésus, qui reviendra en 9,16, enchante d’autant plus les apôtres que le Maître les en avait avertis (Lc 21,12-19) en développant justement le thème du Nom ; quant au verset 42, il est clairement l’un de ces sommaires que Luc affectionne.

 


[1] D. Marguerat, Les Actes des Apôtres (1-12), Labor et Fides, Genève, 2007, p. 188.

[2] Les Actes des Apôtres 1-12, Genève, Labor et Fides, 2007, p. 144s

[3] Quand bien même ces informations historiques ne seraient pas tout à fait fiables : Theudas est une figure des années 45-46, connue à travers Flavius Josèphe, alors que Judas, qui lui serait postérieure (v. 37), est en fait une figure datée par Josèphe de l’administration de Coponius, après la déposition d’Archelaüs, soit 40 ans plus tôt (cf. J. Taylor, Les Actes des deux apôtres, vol. IV, ,Paris, Gabalda, p. 159-165).

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