Le troisième voyage

 F.    Les événements

 

La « résurrection » d’un mort à Troas

 

La question qui se pose ici n’est pas tant la nature de l’événement, dont Luc fait un récit très vivant et pour lequel il possède une documentation sûre, comme en témoigne le fait de connaître le nom même du garçon Eutyque. Il s’agit plutôt de se demander le rôle que joue le récit dans le contexte ou pour Luc.

Le contexte est celui d’une catéchèse eucharistique, tenue au cours d’une longue veille pendant la nuit d’un samedi au dimanche[16], et animée par Paul. L’enfant dont il est question s’endort, tombe, apparemment meurt, puis ressuscite : autrement dit, il est l’illustration même de ce qui est célébré. Au moins dans la version actuelle d’un texte qui semble avoir connu plusieurs écritures : en effet, au verset 9, Eutyque est bien mort ; mais au verset 10, « son âme est en lui », sans que Paul ait de fait agi pour sa résurrection. Voilà pourquoi j’ai écrit « apparemment meurt ».

Mais cet intérêt théologique procède sans doute d’un intérêt littéraire, toujours en vertu de la synkrisis lucanienne. Le récit d’Ac 20 rappelle fortement celui de 9,37-42, dans lequel Pierre ressuscite une femme, Tabitha : une chambre haute dans les deux cas, une finale (20,12 et 9,41) très proche. On peut du coup penser que Luc, en Ac 20, a forcé lui-même la transformation d’un récit de veille avec chute d’un enfant, en récit de résurrection, pour mieux établir le parallèle. Tout en gardant, comme il le fait habituellement, les traces littéraires de cette transformation.

 

La rencontre des anciens d’Éphèse

 

Ce passage a l’allure d’un testament : on sait que le genre littéraire était connu à l’époque, comme en témoignent les Testaments des XII Patriarches. Peut-on y trouver des échos de la théologie paulinienne ? Sans doute, mais le texte, comme on va le voir est manifestement écrit avec une plume lucanienne ; en outre, il est étrange que Paul, alors qu’il passe au large d’Éphèse pour se hâter vers Jérusalem (v. 16), prenne tout à coup le temps de faire chercher les anciens pour leur délivrer un long discours : plus que le testament direct de Paul, c’est le testament de Paul tel que le voit Luc dont il va sans doute s’agir.

 

 

Ac 20,18-35 Parallèles pauliniens
18 Quand ils furent arrivés auprès de lui, il leur dit :  » Vous savez vous-mêmes de quelle façon, depuis le premier jour où j’ai mis le pied en Asie, je n’ai cessé de me comporter avec vous,19 servant le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et au milieu des épreuves que m’ont occasionnées les machinations des Juifs.20 Vous savez comment, en rien de ce qui vous était avantageux, je ne me suis dérobé quand il fallait vous prêcher et vous instruire, en public et en privé,

 

21 adjurant Juifs et Grecs de se repentir envers Dieu et de croire en Jésus, notre Seigneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

22  » Et maintenant voici qu’enchaîné par l’Esprit je me rends à Jérusalem, sans savoir ce qui m’y adviendra,

23 sinon que, de ville en ville, l’Esprit Saint m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent.

 

 

24 Mais je n’attache aucun prix à ma propre vie, pourvu que je mène à bonne fin ma course et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage à l’Évangile de la grâce de Dieu.

 

 

 

 

 

 

 

25  » Et maintenant voici que, je le sais, vous ne reverrez plus mon visage, vous tous au milieu de qui j’ai passé en proclamant le Royaume.

 

 

 

 

 

26 C’est pourquoi je l’atteste aujourd’hui devant vous : je suis pur du sang de tous.

 

 

27 Car je ne me suis pas dérobé quand il fallait vous annoncer toute la volonté de Dieu.

 

28  » Soyez attentifs à vous-mêmes, et à tout le troupeau dont l’Esprit Saint vous a établis gardiens pour paître l’Église de Dieu, qu’il s’est acquise par le sang de son propre fils.

 

29  » Je sais, moi, qu’après mon départ il s’introduira parmi vous des loups redoutables qui ne ménageront pas le troupeau,

30 et que du milieu même de vous se lèveront des hommes tenant des discours pervers dans le but d’entraîner les disciples à leur suite.

31 C’est pourquoi soyez vigilants, vous souvenant que, trois années durant, nuit et jour, je n’ai cessé de reprendre avec larmes chacun d’entre vous.

32  » Et à présent je vous confie à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a le pouvoir de bâtir l’édifice et de procurer l’héritage parmi tous les sanctifiés.

 

 

 

33  » Argent, or, vêtements, je n’en ai convoité de personne :

34 vous savez vous-mêmes qu’à mes besoins et à ceux de mes compagnons ont pourvu les mains que voilà.

 

 

 

 

35 De toutes manières je vous l’ai montré : c’est en peinant ainsi qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. « 

Captatio benevolentiae, comme sait en faire Paul lui-même

 

servir le Seigneur : Rm 12,11 ; 16,18

les machinations des Juifs : Ac 9,24 ; 20,3 ; 23,30

 

Ici, le terme utilisé pour prêcher (anaggellô) n’est familier ni à Paul, ni à Luc. Paul connaît en revanche le verbe instruire (didaskô) et il en parle à peu près dans les termes des Actes en 1 Co 4,17 ou Col 4,28

Paul, en Romains, enseigne bien Juifs et Grecs, mais il reconnaît une priorité du Juif. Laquelle serait difficile à comprendre toutefois dans les Actes où il se tourne surtout vers les païens.

Le thème de la repentance est très lucanien. Le thème de la foi en Jésus est primordial pour Paul : Rm 10 ; Ph 1,29. Mais remarquons que Paul parle plutôt de la foi en Jésus, avec un génitif : ce qui conduit certains à y voir la foi de Jésus-Christ.

Le verbe enchaîner (deô) se retrouve en Ac 9,2.14.21 et surtout Col 4,3 : c’est un verbe très lucanien (Colossiens est proche de Luc). Enchaîné par l’Esprit = c’est Dieu qui conduit.

Paul connaît le terme tribulations, mais celui de chaînes est surtout familier à Luc : 8,29 ; 13,16 ; Ac 26,29.31.

C’est avec le verset 24 que l’on se rapproche fortement de la théologie de Paul. La vie de l’apôtre se fond dans celle du Christ (Ph 1,21), cette vie apostolique est une course à mener jusqu’au bout (2 Tm 4,7), elle est une diaconie reçue du Seigneur (2 Co 4,1 ; Ep 3,7 ; Col 1,25 ; 4,17). Par ailleurs, si le thème du témoignage (éventuellement à la grâce) est profondément lucanien (Ac 8,25 ; 14,3 ; 28,23) il reste que le rapport évangile/grâce est largement paulinien (Ga 1,6 ; Ep 3,7 ; Col 1,5-6).

Paul s’est-il jamais vanté de proclamer le Royaume ? Un simple coup d’œil sur une concordance montre qu’il n’en parle pratiquement que sous la forme « hériter le royaume de Dieu » : 1 Co 6,9-10 ; 15,50 ; Ga 5,21 ; Ep 5,5. En revanche, le thème du Royaume de Dieu comme tel est bien présent dans les Actes : 1,3 ; 8,12 ; 14,22 ; 19,8 ; 28,23.31.

Cette proclamation quant au sang se retrouve en 18,6, à nouveau dans la bouche de Paul, mais on n’en trouve aucune référence dans le corpus paulinien.

Annoncer la volonté de Dieu n’apparaît qu’ici dans le NT, et représente une manière étrange d’évoquer le contenu de la prédication.

Ici, deux thèmes, celui du pastorat, celui du peuple acquis. Le premier n’est vraiment présent chez Paul que dans les Pastorales, ou en passant, par exemple en 1 Co 9,7 ; le deuxième est encore plus rare, et on ne trouve quelque chose d’équivalent qu’en Ep 1,14.

Les dernières recommandations soulignent les risques de dévoiement de doctrine, dans l’esprit de 2 Tm 4. L’avertissement évoque une scission provoquée de l’intérieur, à partir de points de doctrine. C’est bien ce qui se passera, mais on n’a pas vraiment de textes pauliniens de ce type.

 

 

 

 

Le thème de la parole de grâce ne se trouve pas ailleurs, mais celui de la construction de l’édifice parcourt 1 Corinthiens. Quant au thème de l’héritage parmi les sanctifiés, il semble qu’il soit d’origine liturgique et on le retrouve en Ac 26, 18 et Col 1,12.

On s’est souvent posé la question du travail manuel de Paul, de son activité précise. Car c’est Luc qui nous renseigne sur ce sujet (Ac 18,3) plus que Paul lui-même, qui signale simplement qu’il a eu à cœur de ne pas peser sur les communautés qu’il a fondées : 1 Th 2,9. Il exhorte aussi ses destinataires à travailler de leurs mains : 1 Th 4,9.

Se soucier des faibles a toujours été une préoccupation de Paul. Maintenant, le logion dominical évoqué ici est parfaitement inconnu par ailleurs.

La pathétique finale n’ajoute rien du point de vue de l’histoire : elle permet de faire le lien avec la section-nous.

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[16] Taylor, op. cit., p. 86-92, a d’intéressantes considérations sur cette tradition d’une veille, dont le premier but semble de préparer l’arrivée de l’aurore : d’où l’insistance sur le long propos de Paul.

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