Le troisième voyage

 

B.   Lecture de la troisième étape

 

La notice sur Apollos

 

La première partie est donc constituée de « documents éphésiens ». En commençant par la notice sur Apollos, en 18,24-28. Sans elle, nous nous devrions nous contenter de ce que Paul en dit en 1 Co (1,12 ; 3,4-6.22 ; 4,6 ; 16,12), une sorte d’alter ego de l’apôtre, au verbe certainement haut, ayant marqué la communauté corinthienne au point que se soit formé un parti derrière lui.

La notice lucanienne lui est très favorable et confirme pour l’essentiel ce que l’on peut savoir par Paul : il s’agit d’un prédicateur de talent, bon connaisseur des Écritures. Elle précise néanmoins qu’Apollos a passé un temps à Éphèse, et qu’il a dû compléter sa formation avec l’aide de Priscille et d’Aquilas. Ajoutons que la présentation qu’en donne Luc (versé dans les Écritures, sachant y lire le sens caché, attaché à la précision) conduit Taylor[8], s’appuyant sur certains passages du TO, à reconnaître à Apollos des liens avec les Thérapeutes dont parle Philon : une hypothèse originale qui n’a rien d’impensable.

Pourquoi Luc a-t-il retenu cette notice, qui ne dit rien a priori de son « poulain » Paul ? Très probablement parce qu’elle faisait partie de ses notes éphésiennes, et parce qu’elle lui permettait de rehausser par contraste la figure de Paul. En présentant Apollos comme il le fait, de manière notablement élogieuse, Luc le désigne comme collaborateur de Paul, mais aussi comme disciple face à un maître.

 

La voie

 

Witherington offre quelques remarques justifiées sur ce terme, qui réapparaît dans notre passage avec insistance : « Comme le suggère l’expression, le mouvement chrétien implique une nouvelle manière de vivre aussi bien qu’un nouvel ensemble de croyances religieuses. Ce dernier spécifie le christianisme dans la mesure où la religion juive était principalement une question d’orthopraxie et la religion gréco-romaine largement, quoique non exclusivement, une question d’accomplissement de rites. Le lourd contenu théologique associé à l’absence de prêtres, de sacrifices et de temples, placent la Voie à part du judaïsme comme du paganisme »[9].

Ce thème de la Voie apparaît dans les Actes aux chapitres 9, 18-19 et 24, autrement dit en rapport seulement avec Jérusalem et Éphèse. Pour Luc, c’est néanmoins une réalité connue puisque Félix en serait parfaitement informé (24,22) : il semble donc que ce soit une désignation qui ait eu cours aux débuts du christianisme, et elle a dû naître en milieu juif, ce qui expliquerait qu’elle se soit perdue ensuite. Elle pourrait en effet être d’origine deutéronomique, là où se déploie le thème « la voie que je vous ai prescrite » (9,12.16 ; 11,28 ; 31,29).

 

C.   L’évangélisation d’Éphèse

 

La notice sur Apollos indique qu’avant Paul, Priscille et Aquilas comme Apollos ont contribué à l’évangélisation d’Éphèse, et en ont même sans doute été les promoteurs : quand Paul parvient dans cette ville au chapitre 19, il trouve reconnaît Luc « quelques disciples ». Il est clair que Luc aurait bien voulu attribuer l’honneur de cette première évangélisation à Paul, et il faut sans doute voir là la raison d’être des versets 19-21 du chapitre 18, qui apparaissent pour une part en contradiction avec le début du chapitre 19.

Paul n’est donc pas le fondateur de la communauté d’Éphèse, et cela peut expliquer d’une part qu’il ne lui envoie pas de lettre (on sait que les destinataires de la lettre aux Éphésiens ne sont pas clairement les Éphésiens, mais peut-être plutôt les Laodicéens), d’autre part qu’il passe au large d’Éphèse lorsqu’il s’en retourne à Jérusalem (Ac 20,16). Il reste qu’il va passer là, on l’a dit, environ trois ans.

Qu’y fit Paul ? A la vérité, Luc ne semble pas très informé. Il nous donne deux pistes :

  • Il complète la catéchèse reçue par les Éphésiens
  • Il fait des miracles et exorcismes

 

Sur le premier point, on sait qu’il existe une contradiction avec la note sur Apollos, d’après laquelle ce sont Aquilas et Priscille qui enseignent complètement la Voie, avant même Paul. En fait, la question de la complétude en cache deux autres :

  • Celle du baptême de Jean, qui doit laisser la place au baptême « au nom du Seigneur Jésus » (19,5), et il est tout à fait pensable que Paul ait joué un rôle ici, comme avant lui Priscille et Aquilas.
  • Celle du don de l’Esprit (19,2.6). Quand on se souvient que plus haut, à propos de l’évangélisation de la Samarie, Luc avait réservé à Pierre et Jean le privilège de donner efficacement l’Esprit-Saint, on ne peut que se demander s’il n’accorde pas là encore un traitement de faveur à Paul. En effet, sans exclure aucunement que Paul ait eu une activité thaumaturgique (cf. 2Co 12,12), force est de constater que Luc nous dit de Paul, selon le procédé déjà développé de la synkrisis, ce qu’il avait pratiquement déjà dit de Pierre (5,15).

 

En d’autres termes, les informations transmises ici par Luc sur l’activité paulinienne lors du séjour éphésien n’ont rien de très original ou spécifique : l’évangéliste n’a pas d’information précise. Sauf sans doute sur deux points : l’enseignement dans l’école de Tyrannos (19,9), et tout ce qui concerne l’histoire des fils de Scéva, grand prêtre juif. Notons toutefois sur ce dernier point, outre les questions posées par ce texte et en particulier par la version occidentale[10], très différente, que rien ne rattache explicitement le récit à Éphèse, sinon la rédaction lucanienne.

Pour Luc, c’est une évidence : la prédication des apôtres a bousculé les usages religieux et mis en difficulté la thaumaturgie traditionnelle, comme le faisait d’ailleurs déjà la prédication de Jésus ; d’où les récits de 8,9s (Simon le magicien), de 13,6s (Elymas le magicien), ou plus loin de 19,23s (émeute des orfèvres).

 

D.   L’émeute des orfèvres

 

Une fois de plus, voilà un événement qui semble rattaché sans trop d’évidence au passage de Paul à Éphèse : certes, Paul est présenté comme ayant indirectement déclenché l’émeute, et celle-ci semble avoir tout juste préludé à son départ, mais le lien est ténu et pourrait ressortir de la rédaction lucanienne. Le seul véritable point de contact est la prise à partie des compagnons de Paul, Aristarque et Gaïus, qui vont être du voyage à partir du chapitre 20, mais ils ne font même pas l’objet d’un interrogatoire… Ben Witherington nous donne une explication en faisant une observation très juste : « Paul n’est pas de fait un acteur majeur de cette section, n’apparaissant que dans les versets 30-31. Ceci nous rappelle qu’à partir d’Ac 16, l’histoire lucanienne ne porte pas d’abord sur Paul et ses exploits, mais sur les progrès d’un mouvement social – la Voie – et sur l’inarrêtable parole de Dieu pour transformer les vies et, à partir de là, menacer les religions et usages sociaux établis »[11].

Le récit est très vivant, mais il n’est pas que cela. Il est aussi extraordinairement précis, et nombreux sont les commentateurs à avoir relevé la qualité de l’information lucanienne : l’importance du culte d’Artémis pour la ville d’Éphèse, le titre d’asiarque (v. 31), le rôle du scribe ou chancelier (v. 35) etc. Un commentateur comme Koester est du coup allé supposer que Luc avait rédigé les Actes depuis Éphèse…

Quoi qu’il en soit, tout ce que l’on sait aujourd’hui d’Éphèse et du culte d’Artémis en son sein indique que Luc n’a pas vraiment grossi le trait. Par ailleurs, il est possible qu’une référence paulinienne comme 2 Co 1,8-10 renvoie à cette affaire d’émeute, sans parler de la métaphore de 1 Co 15,32.

En évoquant cet épisode, Luc ne fait pas qu’éclairer ce que Paul se contente de suggérer, il montre aussi, c’est le sens de la remarque de Witherington plus haut, la menace que représente le christianisme naissant pour les religions anciennes.

 

E.   Le retour à Jérusalem

 

Comme il a été souligné plus haut, les informations étendues transmises à partir du chapitre 20 des Actes semblent doubler celles, très brèves, fournies par le chapitre 18. Bunine en conclut qu’il faut admettre que ces informations renvoient à un même voyage[12], que le récit du troisième voyage est une construction postérieure, et que le récit primitif passait directement de 18,22a à 21,26. Incidemment, il en résulte qu’il n’y aurait jamais eu de retour à Antioche tel qu’évoqué en 18,22b[13].

Cette analyse, appuyée sur un certain nombre de constats littéraires, me semble personnellement négliger la « manière » dont Luc rédige : il ne supprime pas, il laisse des traces, il estompe mais ne gomme pas. L’information de 18,22-23 est justement typique de cette manière : Luc évoque en premier lieu une montée vers ce qui ne peut être que Jérusalem, et ensuite un passage à Antioche[14] dont il signale qu’il correspond à un séjour de quelque temps. C’est une façon pour lui de dire qu’il s’est bien passé quelque chose qu’il refuse d’évoquer ou qu’il a déjà de quelque manière évoqué : à l’évidence à mes yeux, il s’agit de la rencontre de Jérusalem suivie de l’incident d’Antioche (Ga 2) qui, chronologiquement, doit se situer justement à ce moment-là, en 53. Luc ne souhaite pas en dire plus ici puisqu’il a opposé deux apôtres qui constituent pour son récit des figures de premier plan, et qu’il en a par ailleurs indirectement parlé en en évoquant les conséquences dans le chapitre 15.

Il paraît donc infiniment plus probable que la fin du deuxième voyage, disons Ac 18,18-21, dont on a souligné la rédaction embarrassée, soit mal connue de Luc, et qu’il l’ait écrite à partir d’emprunts ou d’anticipations. Dès lors, Ac 20,1s nous donne bien la conclusion documentée d’un troisième voyage, même si le contenu initial de ce troisième voyage (essentiellement Ac 19) est maigre ou flou.

Avec le verset 4[15] du chapitre 20, nous rencontrons une nouvelle « section-nous », dont il sera question plus loin dans ce commentaire. Extrêmement précise au point que, on l’a fait remarquer plus haut, elle peut sans doute permettre de dater le périple ; précise au point qu’elle peut permettre de suivre facilement le voyage sur une carte ; précise au point de différencier le cas échéant Paul de ses compagnons. Il est inutile d’y insister plus, et mieux vaut s’intéresser aux quelques événements caractéristiques de cette fin de voyage.

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[8] op. cit. p. 17-18.

[9] Witherington, The Acts of the Apostles : A Socio-Rhetorical Commentary p. 584.

[10] Pour Taylor, op. cit. p. 37-38, il pourrait bien s’agir d’un païen, et la tonalité du passage n’aurait rien d’anti-juif.

[11] Ibid., 584

[12] op. cit. p. 42.

[13] D’où le titre de l’ouvrage de Bunine : Une légende tenace, le retour de Paul à Antioche.

[14] Pour Bunine, il s’agirait d’Antioche de Pisidie : cette proposition étonnante a une allure désespérée. Elle ne correspond certainement pas à la manière d’écrire de Luc qui aurait alors précisé.

[15] Non pas seulement avec le verset 5 où apparaît le premier « nous » : la liste des noms au verset 4 fait en effet clairement partie des informations dont dispose l’auteur des « nous ».

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