Le troisième voyage

Le troisième voyage de Paul a-t-il bien eu lieu ? La question apparaîtra peut-être incongrue à certains, mais elle a été récemment posée à nouveaux frais par A. Bunine[1], et il est vrai qu’elle mérite d’être abordée. Que peut-on observer à la lecture du texte de Luc ? Beaucoup d’étrangetés :

  • En 18,18, il nous est dit que Paul s’embarque pour la Syrie ? Si une note de la BJ nous rappelle qu’Antioche, dont il sera question au verset 23, se trouve effectivement en Syrie, le moins que l’on puisse dire est que Paul met du temps pour en prendre la direction : il passe d’abord à Éphèse, puis Césarée, puis probablement Jérusalem avant d’arriver à Antioche.
  • Dans ce même verset 18, il est question d’un vœu dont une nouvelle note de la BJ signale l’obscurité. Il est bien difficile de savoir qui est touché par ce vœu, Paul ou Aquilas, ce qu’est le vœu en question, même si beaucoup de commentateurs penchent pour le naziréat, et il est encore plus difficile de savoir pourquoi il est mentionné ici : on ne retrouvera l’évocation d’un vœu, qui semble bien inclure Paul lui-même, que beaucoup plus loin, en 21,23-26.
  • Dans les versets 19-21, Paul nous est présenté comme passant à Éphèse où il refuse de prolonger son séjour. Or le début du chapitre 19 met en scène un Paul paraissant arriver pour la première fois dans cette ville, dont il serait le premier évangélisateur, alors donc qu’il y serait déjà venu, et que Priscille et Aquilas y sont déjà depuis quelque temps (18,26).
  • Les versets 18-23 du chapitre 18 apparaissent non seulement comme un résumé extrêmement succinct de la mission paulinienne, mais aussi comme un doublet de ce qui sera évoqué plus loin à partir du début du chapitre 20. Bunine met bien les rapprochements en valeur : point de départ sans doute identique (Cenchrées en 18,18 et départ de Corinthe en 20,3), destination identique (Syrie), passage par Éphèse ou sa région (Éphèse de fait pour 18,19-21, Milet pour 20,16-17), désir d’être présent pour une fête (18,21b TO et 20,16), passage par Césarée (18,22a et 20,8-15).

 

Ces différentes observations doivent donc rendre le lecteur prudent, et lui faire soupçonner pas mal de bouleversements littéraires qu’il faudrait essayer de mettre au jour. On verra alors s’il est opportun de cautionner la solution assez recherchée et, admettons-le dérangeante, de Taylor ou Bunine.

 

A.   Quelques observations sur Ac 18,18 – 21,16

 

Priscille et Aquilas

 

Bien sûr, le récit du troisième voyage est censé commencer au verset 23 du chapitre 18, et non au verset 18 : mais Bunine, après bien d’autres commentateurs, a raison de souligner les incohérences de la fin du deuxième voyage. Pas seulement, comme il a été rappelé plus haut, à propos de la destination syrienne, mais aussi à propos des fameux Priscille et Aquilas : ils entrent en scène au verset 18 pour la quitter aussitôt au verset 19, sans que rien ne soit dit de leur nouvelle situation ; et les voilà à nouveau de retour au verset 26, comme s’ils avaient toujours été présents sans que Paul ne soit à leurs côtés.

A la vérité, c’est leur présence dans ce dernier récit qui paraît la plus cohérente : or, il est clair pour beaucoup de commentateurs, dont je suis, que cette note a une origine indépendante, et que Luc est allé la chercher pour l’exploiter. Mais cela suppose alors que, de fait, Priscille et Aquilas[2] sont à ce moment-là à Éphèse, alors que Luc les avait précédemment laissés à Corinthe. Comment ne pas penser que leur mention au verset 18 a pour seul but d’assurer la cohérence du récit ?

 

Le vœu

 

Ac 18,18 mentionne donc, sans trop de précisions sur sa nature, ni sur les circonstances, un vœu mis en œuvre à Cenchrées, qui conduit Paul à couper sa chevelure[3]. J’ai signalé plus haut le lien qui paraissait s’établir avec Ac 21,23-26 : pour Bunine, Luc a manifestement voulu évoquer un vœu de naziréat, et Ac 21 est bien le prolongement de Ac 18 dans la mesure où le troisième voyage est une création ; pour Taylor, ce vœu n’a rien à voir avec celui du naziréat, il était courant dans le monde païen de réaliser des vœux de la sorte avec tonte de la chevelure, et le vœu en question correspond à un engagement réalisé à Corinthe…

Ce que l’on peut dire au moins, c’est que, comme le remarque le traducteur de la BJ, la question est obscure. Avec Bunine et Taylor[4], on peut toutefois noter que bien des éléments du troisième voyage paraissent tirés de données du deuxième, sauf pour ce qui concerne la partie en nous et le retour à Jérusalem. C’est dire que la mention du vœu au verset 18 a l’allure d’un aérolithe tombé là par l’effet de rédactions successives, et que Bunine est probablement fondé à la rattacher à Ac 21. On s’étonne qu’il ne soit pas rejoint par Taylor qui reconnaît pourtant que « 21,9 serait la reprise rédactionnelle de 18,22, et le document primitif passait sans interruption de la montée de Paul à Jérusalem pour saluer l’Église, au terme de son deuxième voyage, au récit des difficultés que Paul rencontre dans cette ville »[5].

 

L’étendue et la durée du « voyage »

 

Comme je l’ai déjà indiqué, ce que l’on qualifie de « troisième voyage » est particulièrement difficile à détailler, sauf pour ce qui concerne sa fin. Au verset 23 du chapitre 18, Luc parle donc d’un passage « par la région galate et la Phrygie », dans cet ordre ou successivement. A elle seule, cette mention soulève déjà des difficultés parce qu’elle paraît supposer un voyage allant d’ouest en est, et non pas d’est en ouest, comme cela serait plus normal et a été mentionné en 16,6.

Il est sans doute superflu de s’arrêter sur cette divergence. En effet, Luc paraît disposer de très peu d’éléments propres à ce voyage, sinon de multiples traditions concernant Éphèse : l’essentiel pour lui paraît être de les rapporter, et d’essayer tant bien que mal de les harmoniser, plutôt que de construire un itinéraire précis. Sauf pour la fin où il dispose d’une « section-nous » à partir de 20,5. Et l’on comprend que Taylor parle du « caractère artificiel de ce récit de troisième voyage missionnaire »[6].

Que sait-on en définitive de relativement précis sur cette étape de la vie de Paul selon Luc ? Que, d’après 19,1, l’apôtre se trouve à Éphèse alors qu’Apollos est parti pour Corinthe : cela ne nous dit rien de très clair au plan chronologique, mais permet à Luc de mettre Paul en scène à Éphèse. Combien de temps va-t-il y rester ? Trois mois d’abord d’après 19,8 ; deux ans, incluant ou non ces trois mois, d’après 19,10 ; encore quelque temps d’après 19,22 ; trois ans d’après 20,31. Cette dernière précision, qui rejoint à peu près les autres, est sans doute la plus fiable puisqu’elle appartient à la deuxième partie du récit lucanien de cette étape de la vie paulinienne.

A partir du chapitre 20, comme il a déjà été dit, nous entrons dans cette deuxième partie, où la précision surprend. Luc nous informe donc d’un séjour de trois mois à Corinthe, puis d’un retour par étapes vers Jérusalem, dans une section-nous très documentée. Sans doute faut-il rappeler ici que Ph. Rolland[7], prenant en compte les données précises fournies par Luc pour le passage par Troas, et les couplant avec des considérations astronomiques, pense pouvoir fournir une date précise pour ce passage, à savoir l’année 58.

Cette date semble assez cohérente avec toutes celles qui viennent d’être évoquées : Paul a commencé son périple depuis Antioche en l’année 53, il se rend à Éphèse où il va passer environ trois ans, puis en Grèce où il passe trois mois, avant de s’en retourner à Jérusalem. Le tout pourrait donc bien avoir duré 5 ans, surtout si l’on admet que, comme le pensent bien des commentateurs, l’apôtre a pu connaître un emprisonnement à Éphèse.

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[1]Alexis Bunine, Une légende tenace : le retour de Paul à Antioche, après sa mission en Macédoine et en Grèce (Ac 18,18-19,1) (Paris : J. Gabalda, 2002). Mais voir déjà avant lui Justin Taylor, Les Actes des deux Apôtres, Commentaire historique (Ac 18,23-28,31), vol. 30, Études bibliques (Paris : Librairie Lecoffre : J. Gabalda, 1996), p. 1-4.

[2] Le texte occidental ne mentionne, comme on l’a déjà noté, qu’Aquilas, mais cela ne change rien au fond de la proposition.

[3] Il est difficile de dire si cette tonte constitue le début ou la fin du vœu.

[4] op. cit. p. 3.

[5] op. cit. p. 2-3.

[6] op. cit. p. 3.

[7] Philippe Rolland, Présentation du Nouveau Testament : selon l’ordre chronologique et la structure littéraire de écrits apostoliques (Paris : Editions de Paris, 1995).

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