Le « synode » de Jérusalem (Ac 15)

B.   Le temps du chapitre 15

 

La question de la circoncision

 

Je l’ai dit plus haut, cette question est un préalable, mais un préalable à la mission de Paul dès lors qu’elle lui fait rejoindre les païens. Faut-il considérer que Paul s’est d’emblée tourné vers les païens ? J’ai expliqué ailleurs que Paul a pu être, ou plutôt rester, pendant un certain temps après sa conversion, un judéo-chrétien, ce qui ne le conduisait pas à se tourner d’emblée vers les païens ; c’est d’ailleurs ce que laisse entendre Luc dans les Actes, en montrant notre apôtre préférer une « approche indirecte », via les synagogues : 13,5.14 ; 14,1 ; 17,1-2 etc.

Un de mes amis, Alexis Bunine, vient de reprendre le dossier à travers plusieurs articles[3]. Quelles en sont les principales conclusions ?

Le texte de Ga 1-2 évoque deux montées de Paul à Jérusalem, la première trois ans après (grec : meta) la rencontre de Damas, la deuxième au cours des (grec : dia) quatorze ans qui ont suivi. Cette distinction entre la traduction des deux particules grecques représente l’accent fondamental du travail de Bunine.

La mission paulinienne vers les païens n’a commencé que peu de temps avant la deuxième montée. La mission pétrinienne, autour de la conversion du centurion Corneille, est largement légendaire, dans un récit qui fait écho à la double question de la circoncision et de la commensalité. Mais pour ce qui concerne la circoncision, il ne donne pas de repère. Luc n’a sans doute pas inventé l’événement, mais il lui donne une place particulière pour manifester l’intention divine relayée par Pierre.

La mission évoquée en Ac 13-14 a été insérée à sa place actuelle en déplaçant Ac 15 : elle se situe en réalité après la « conférence de Jérusalem » (rappelons que l’expression renvoie pour Bunine à Ga 2,1-10). L’introduction qu’exigent 15,3-4, se trouve en réalité en 11,27-30 : « Les ch. 13 et 14, qui forment une unité, appar­tiendraient donc à une couche rédactionnelle plus récente (ayant provoqué l’insertion de 15,1-2) et les vv. 15,3ss devaient dès lors être situés avant eux dans le récit primitif – à savoir à la fin  du ch. 11[4] ».

Du point de vue chronologique, la première montée se situe en 37 ap. J. C., la deuxième, et donc la « conférence de Jérusalem », vers 40 ap. J. C. Pour celle-ci, Bunine se heurte à la date traditionnelle de 49 dans la mesure où il serait invraisemblable que l’on ait attendu une telle date pour déterminer les critères d’admission des païens.

Pour résumer, voici la chronologie de Paul telle que me l’a proposée Bunine, et elle donne évidemment un éclairage sur sa lecture des Actes :

 

Mort de Jésus                                                                                                                       30

Conversion de Paul                                                                                                         34/35

Première visite à Jérusalem (Ga 1,18 = Ac 9,26ss)                                              printemps 37

Deuxième visite à Jérusalem (Ga 2,1-10 = Ac 11,27-30 + 15,3-6)                   41

Persécution d’Agrippa (Ac 12,1-23)                                                                                    42

Mission à Chypre et dans le sud de l’Asie Mineure (Ac 13–14) ;

collecte à Antioche (cf. Ga 2,10b)                                                                                  42-46

Incident d’Antioche (Ga 2,11-14 = Ac 15,36-39)                                                         46/47

Mission en Macédoine et en Grèce (Ac 15,40 – 18,17) ; 1 Thessaloniciens       47-51

Rédaction de Galates (à Corinthe, 14 ans après la 1ère visite à Jérusalem)                     50/51

Comparution devant Gallion                                                                               été 51

Voyage en Galatie (Ac 18,23) : mise en route de la collecte (cf. 1 Co 16,1)      51-52

Séjour de deux ans (ou plus) à Ephèse, puis tournée en Macédoine et en Grèce ;

Philippiens, Colossiens, Philémon, 1 et 2 Corinthiens, Romains                 52-56

Arrestation à Jérusalem et captivité à Césarée                                                         56

Voyage vers Rome                                                                                                          56-57

Captivité à Rome ; 2 Timothée (?)                                                                       57- …

 

La proposition est intéressante, mais elle se heurte à plusieurs difficultés :

  • En premier lieu, bien sûr, la lecture de Ga 2,1 qu’elle suppose. Dans son commentaire de Galates, Burton[5] juge inappropriée une traduction de dia par « au cours de », du fait du verbe employé, anebê. Il aurait pu aussi mentionner la présence du epeita, ensuite. La lecture proposée par Bunine suppose une traduction du type : « dans la période qui a suivi, pendant ces 14 ans qui viennent de s’écouler, je suis monté encore (une fois) à Jérusalem », ce qui, avouons-le, demande pas mal de gloses interprétatives.
  • En deuxième lieu, la distance chronologique qu’elle établit entre d’une part la deuxième montée à Jérusalem (41) et l’incident d’Antioche (46-47), d’autre part ce même incident et la rédaction de la lettre aux Galates (51). La lecture de la lettre suggère quelque chose de beaucoup plus ramassé dans le temps.
  • En troisième lieu, Bunine paraît fort troublé par les versets de Ga 2,6-9, dans lesquels il discerne quelque interpolation. On peut comprendre sa gêne, dans la mesure où le verset 7 nous dit « voyant que l’évangélisation des incirconcis m’avait été confié comme à Pierre celle des circoncis », ce qui suppose une activité apostolique antérieure tant de Paul que de Pierre dans leurs champs respectifs.

 

Pour ma part, je bute surtout sur le fait que Bunine parle de « conférence de Jérusalem », sans jamais avoir proposé une analyse d’Ac 15. Certes, je l’ai dit, cette appellation est tirée d’abord de Ga 2 mais, implicitement, Bunine lui trouve une correspondance en Ac 15, ce qui est loin d’être évident. Il me semble en effet que les deux événements rassemblés dans ce chapitre évoquent d’une part la question de la circoncision, qui a nécessairement dû constituer un préalable à la mission de Paul, et donc être traitée dès la première visite[6], d’autre part la question de la commensalité, qui ne s’est posée vraiment qu’après l’incident d’Antioche et la rédaction de Galates : autrement dit, je ne vois pas de correspondance véritable entre Ga 2 et Ac 15, mais bien entre Ga 1,18 et la première visite de Paul à Jérusalem en Ac 9, 11 et 12, entre Ga 2,1 et Ac 18,22 d’autre part.

Remarquons qu’à lire de près Ga 2, la prédication chez les païens ne semble pas du tout un projet, mais une réalité déjà en œuvre, ayant mis Pierre et Paul sur la route (v. 7), ayant provoqué le surgissement de « faux frères » (v. 4) : la raison du débat avec les colonnes semble bien être pour Paul la question de savoir s’il fallait « ajouter » quelque chose à un évangile déjà prêché, et donc le corriger, comme devaient le demander les « faux frères ».

 

La question de la commensalité

 

Il s’agit donc de la deuxième question évoquée en Ac 15. Si l’on se demande qui elle a pu concerner, la réponse paraît être : Jacques, qui fait un discours sur ce sujet, et « les apôtres et les anciens », qui sont à l’origine du décret (v. 22-23). Pierre ne semble pas jouer aucun rôle dans le débat, même si, dans la fameuse vision du chapitre 10, la question de la pureté alimentaire est présente (v. 12-15) : elle laisse d’ailleurs la place à celle de l’accueil du païen dans les versets 28-29. On remarquera en outre que si Barnabé et Paul, dans cet ordre, sont présents aux versets 12, ils semblent bien disparaître du récit ensuite et leurs mentions aux versets 22 et 25 relever d’une addition : il est question de Paul et Barnabé au verset 22, mais de Barnabé et Paul au verset 25, et ce n’est pas là une différence sans importance ; il s’agit de choisir « quelques-uns d’entre eux » (v. 22) pour porter la missive, et Jude et Silas paraissent bien être ceux-là ; le verset 30 n’évoque plus que « des délégués » au verset 30, en mentionnant explicitement et seulement « Jude et Silas » au verset 32.

Cette question de la commensalité résulte à l’évidence de l’existence de « communautés mixtes », ce qui interdit d’en faire une question posée à l’origine des communautés chrétiennes, ni non plus une question posée à toutes les communautés. Dès lors, sachant qu’elle est clairement évoquée en Ga 2, comment ne pas songer qu’il existe un lien entre notre récit et celui de Paul dans cette lettre ? C’est pourquoi je propose pour ma part de voir dans ce récit d’Ac 15 une conséquence immédiate de la relation paulinienne de Ga 2 : la question qui a divisé Paul et Pierre exigeait une solution, dont Ac 15 nous donnerait ainsi la clé.

En d’autres termes, le conflit/débat sur la commensalité aurait commencé à Antioche, et aurait conduit à l’envoi d’une délégation à Jérusalem, de peu postérieure à la rédaction de la lettre aux Galates. Cette délégation aurait rencontré Jacques et les anciens, et le débat aurait conduit à la rédaction d’un accord, dont la deuxième partie d’Ac 15 serait l’écho. Chronologiquement, ce conflit/débat se serait produit après le passage de Paul à Antioche tel que Lc l’évoque indirectement en Ac 18,22-23 : « Débarqué à Césarée, (Paul) monta saluer l’Église, puis descendit à Antioche ; après y avoir passé quelque temps… ». Ce qui situe tout à la fois l’incident d’Antioche vers 52 ou 53, et la lettre aux Galates  dans la foulée.

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[3]Le dernier en date est Alexis Bunine, “La réception des premiers païens dans l’Église : le témoignage des Actes,” BLE, no. 82 (2007), mais dès la première note, l’auteur fait référence à Alexis Bunine, “Paul : ‘Apôtre des Gentils’ ou… ‘des Juifs d’abord, puis des Grecs’ ?,” ETL, no. 82 (2006) : 35-68.

[4] Cf. sur ce point Les Actes, V, p. 95. Taylor, à la suite de Boismard et Lamouille, persiste néanmoins à rattacher 15,5.13b et ss à 11,18 (p. 202) et 15,3-4 à 11,26 (p. 86), ce qui paraît beaucoup plus difficile à défendre.

[5] Ernest De Witt Burton, A critical and exegetical commentary on the Epistle to the Galatians (Edinburg : T. & T. Clark,, 1971), ad loc.

[6] Bunine fait grand cas de Ga 1,24 : « (les églises de Judée) glorifiaient Dieu à mon sujet », ce qui n’aurait pu être si Paul avait déjà commencé de prêcher aux païens. Mais précisément, à l’époque de sa première visite, il ne l’avait pas encore fait, ni ne le fera nécessairement tout de suite après.

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