Le premier voyage (Ac 13-14)

Première prédication en Asie mineure

 

L’arrivée à Antioche de Pisidie est précédée par le rappel du départ de Jean, vraisemblablement un cousin de Barnabé (Col 4,10 ; cf. aussi Ac 12,12.25), qui rentre à Jérusalem : il était arrivé dans le groupe presque subrepticement, au verset 5, et il repart de même, subitement. Pour Luc, l’information n’est pourtant pas neutre puisqu’il fondera, en 15,37s, le clash avec Barnabé au départ du deuxième voyage, sur ce lâchage. Mais au-delà de cet épisode concernant Jean, il faut se demander ce qu’il en est de Barnabé : il paraît absent dans l’expression du verset 13 (« Paul et ses compagnons »), il reprend ensuite son nouveau rôle de second, à l’exception du chapitre 14, versets 13-15, où il retrouve tout à coup et très provisoirement la première place. Les commentateurs se montrent assez embarrassés pour donner une explication plausible, par exemple celle d’un glissement de position : le caractère de Barnabé le laisse mal imaginer ; Taylor[6] suggère que le texte dont nous disposons est la fusion de deux récits de voyages différents, l’un à Chypre avec Barnabé comme tête de file, l’autre en Asie Mineure, avec Paul comme tête de file, la réapparition de Barnabé au premier plan en 14,13-15 étant due à l’imbrication d’une nouvelle source : nous verrons plus loin, lorsqu’il sera question de ces versets, ce qu’il faut en penser.

Ce premier voyage commence donc essentiellement par un grand discours de Paul à Antioche de Pisidie. Sans doute faut-il rappeler le renom de cette ville, centre urbain et administratif situé à 1200 m d’altitude, pas très facile d’accès ; Witherington[7] rappelle que, malgré la domination romaine, il y avait là une importante communauté juive, installée en cette ville à l’époque séleucide si l’on en croit Josèphe. Pour notre auteur, cette présence, et la présence de la famille de Sergius Paulus, seraient les principaux moteurs de la venue de Paul en ces lieux ; Taylor[8] développe, très probablement avec raison, un autre point de vue : la ville constitue un nœud de communications[9].

Le discours a lieu dans une synagogue où Paul est invité à parler : Jésus avait de même commencé sa mission par une prédication programmatique dans une synagogue (Lc 4), et il paraît donc envisageable de retrouver ici un ou des thèmes importants pour Paul. En fait, on reconnaît surtout ceux de Luc : il est facile de se rendre compte, par exemple, que le thème de l’incorruptibilité, évoqué en référence à David (v. 34-37), se retrouve dans le discours de Pierre en 2,25s, et celui de la destination de l’œuvre de rédemption (v. 32) en priorité pour les Juifs, se retrouve lui aussi en 3,25-26. Il est donc possible que Luc nous transmette de la sorte les échos de la catéchèse primitive, mais nous sommes certainement en présence au moins de la catéchèse « lucanienne », avec, par exemple, le jeu sur le verbe « susciter », qui veut dire aussi « ressusciter », et qui était déjà en place en Ac 3,22-26..

Tous les commentateurs remarquent toutefois que Luc ajoute un élément spécifiquement paulinien, le thème de la justification par la foi, au verset 38. Mais il le fait juste après avoir repris l’un de ses thèmes favoris à lui, celui de la rémission des péchés : 2,38 ; 5,31 ; 10,43. On a donc l’impression non pas d’un discours vraiment paulinien, mais d’un discours lucanien vaguement coloré par Paul, en fonction d’une théologie que Luc connaissait sans doute très bien. Autant donc il pouvait être intéressant d’essayer de retrouver un éventuel substrat pétrinien aux deux discours d’Ac 2 et 3, autant retrouver ici un substrat paulinien paraît tâche impossible.

Mais le discours est intéressant de bien d’autres points de vue :

 

  • Il s’adresse aux hommes d’Israël, mais aussi aux « craignant-Dieu », avec une insistance particulière dont témoignent les versets 16,26 et 43. On a discuté à une époque l’existence de ces craignant-Dieu, mais la tendance est plutôt aujourd’hui à la reconnaître[10].
  • A comparer ce discours, et surtout les éléments d’histoire auxquels il fait référence, avec ceux que l’on trouve dans le discours d’Étienne, on est immédiatement frappé par le fait qu’il paraît être une simple suite : le départ de Mésopotamie et le passage en Égypte, qui constituaient le gros du discours d’Étienne, sont résumés en quelques mots, et l’essentiel porte maintenant sur l’entrée et l’installation en Canaan. Avec une insistance particulière sur la royauté, puis sur Jean-Baptiste dont il va jusqu’à citer une parole précise. En outre, la forme du récit est tout à fait semblable. Il est donc loisible de se demander si Luc ne reprend pas ici un discours dont il avait cité le début en Ac 7.
  • Auquel cas on est quelque peu surpris si, comme je l’ai indiqué plus haut, le discours d’Étienne voulait mettre en valeur le rôle de la Diaspora : ici, nous sommes dans un contexte d’installation (leur pays, v. 19) ! Mais il est vrai que nous ne sommes plus à Jérusalem, mais à Antioche, en milieu païen : et il est vrai aussi que le passage vise à souligner le don par Dieu (insistance notable sur l’action de Dieu) d’un roi et finalement d’un Sauveur sorti de sa descendance, toutes choses qui supposaient un enracinement.

 

Au verset 25, apparaît une référence à la prédication du Baptiste, indigne de délier la sandale de Jésus : ce n’est certes pas une citation littérale, mais une allusion claire (voir Mt 3,11 et Jn 1,27). Si l’on pense à ce qui sera dit plus loin, en 19,3-4, du baptême délivré par Jean, alors il ressort que Luc dispose d’une information de première main et que le Baptiste fait sans aucun doute partie de ces témoins visuels que l’évangéliste a interrogés pour composer son œuvre (Lc 1,2-3).

 

La suite du récit décrit l’accueil fait à ce type de discours, et le déroulement en est plutôt classique[11] : réception positive dans un premier temps, négative dans un deuxième temps pour des raisons qui ne tiennent d’ailleurs pas au contenu du discours lui-même. Négligeons les commentaires « bateau » de Luc (v. 49 et 52) pour nous intéresser à l’interprétation que donne l’évangéliste de la volte-face : elle est l’occasion et la cause d’une mission plus directe vers les païens. A dire vrai, la décision ne paraît pas rigoureuse dans les chapitres qui suivront : si au chapitre 14,  une intervention à la synagogue n’est pas mentionnée pour Lystres et Derbé, pas plus qu’elle ne le sera lors du second passage au chapitre 16, si dans ce même chapitre 16, la prédication à Philippes a lieu hors de la ville, au bord d’une rivière, on retrouve la synagogue à Iconium en 14,1, à Thessalonique en 17,1-2 ou à Bérée en 17,10. De tout cela, ressort donc le sentiment qu’il existe des synagogues « ouvertes » à la prédication des apôtres, où ils continuent donc d’aller, et d’autres « fermées », dont ils s’écartent pour aller autrement à la rencontre des païens.

Autre élément intéressant de ce passage à Antioche et des réactions qu’il suscite : Luc nous dit que si les païens sont heureux, « les Juifs montèrent la tête aux dames de condition qui adoraient Dieu ainsi qu’aux notables de la ville » (v. 50). Ne nous a-t-il pourtant pas dit un peu auparavant (v. 43) que « nombre de Juifs et de prosélytes adorant Dieu suivirent Paul et Barnabé » ? Que s’est-il donc passé, comment s’est opérée la coupure, quel rôle ont joué ces « dames de condition » qui ne sont certainement pas mentionnées ici par hasard ? La réponse n’a rien d’évident, et nombre de commentateurs n’envisagent même pas la question. Barrett[12] l’évoque quelque peu, soulignant avec raison que les femmes semblent spécialement, aux dires de Luc au moins (16,14 ; 17,34), attirées par le culte juif, et en particulier ces fameuses « dames de qualité » (17,4.12), mais il ne dit rien des raisons qui ont pu provoquer cette révolte et y engager ces femmes. I. Levinskaya propose pour sa part de reconnaître derrière la position juive une peur, mais on peut sans doute compléter le tableau qu’elle donne : les Juifs auraient donc pensé perdre cette influence dans la ville que la présence des craignant-Dieu leur donnait, les dames de condition la synagogue à laquelle elles tenaient, et les notables des revenus tirés du culte du dieu local.

 

C.   Suite et fin de la tournée apostolique

 

La suite du voyage est racontée de manière assez ramassée par Luc, et l’on a le sentiment que ce voyage s’est passée en partie de manière aléatoire, au fil des accueils chaleureux et des persécutions. Si bien que l’on peut se demander si le passage par Iconium, puis Lystres et Derbé fut réellement planifié, ou s’il n’a pas été le fruit de circonstances inattendues, et peut-être désagréables : bien sûr, je pense ici à la maladie qu’évoque Paul en Ga 4,13 et qui fut l’occasion d’une première évangélisation ; le fait que Luc, qui ne donne aucune précision chronologique, évoque tout à coup en 14,3 un séjour assez long à Iconium, alors même que les circonstances ne semblent guère favorables, milite en ce sens.

Au cœur du récit lucanien, figure un passage par Lystres, auquel Luc donne un reflet particulier. Il commence par le récit de la guérison d’un impotent, qui n’est pas sans rappeler celui de la Belle Porte par Pierre au chapitre 3 : Luc a sans aucun doute cherché ce rappel avec l’insistance sur le regard, et sur l’attitude de l’impotent une fois guéri qui se relève d’un bond et marche (3,8 et 14,10). Le récit s’inscrit dans la fameuse synkrisis lucanienne qui rapproche Paul de Pierre.

On ne peut ensuite que s’étonner, après une telle entrée en matière, de voir Barnabé revenir au premier plan, en repassant avant Paul. On sent que Luc s’appuie sur une tradition reçue, qu’il cherche à justifier, par exemple en expliquant que le second rôle joué par Paul n’en était pas vraiment un, qu’il était dû au fait que Paul avait la parole (v. 12). Cette tradition, que Luc n’a donc pas voulu écarter et qui est donc sûrement ancienne, laisse penser que c’est bien Barnabé qui a joué le rôle de premier plan au cours de l’ensemble du voyage[13], et que Luc a retravaillé autant qu’il pouvait le faire la tradition reçue pour donner le premier plan à Paul[14]. Un premier plan que l’apôtre n’acquerra en fait qu’avec le deuxième voyage, Barnabé n’étant d’ailleurs plus là pour lui faire de l’ombre.

Cette interprétation diffère donc notablement de celle que propose Taylor pour qui Barnabé était absent lors de ce voyage : mais comment alors comprendre que Luc ait gardé cette tradition sur Lystres, dont le même Taylor souligne, contre beaucoup d’exégètes, qu’elle doit avoir un caractère authentique ? Si Barnabé était en réalité la figure de premier plan, comme ce fut déjà le cas dans le passage par Chypre, le récit actuel s’explique assez facilement à partir du désir de Luc de donner une place de choix à Paul ; en revanche, si Paul était cette figure de premier plan, il devient difficile d’expliquer la tradition de Lystres donnant la première place à Barnabé et le fait que Luc ait choisi de la conserver.

On comprend aussi mieux ensuite que les deux apôtres se soient séparés au début du deuxième voyage, Paul prenant alors et enfin la place que Luc voulait déjà lui donner, la première, laquelle faisait dès lors de l’ombre à Barnabé.

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[6] op. cit. p. 128-130.

[7] op. cit. p. 404-405.

[8] op. cit. p. 150s et surtout p. 193-195.

[9] « Ville importante qui commandait la Via Sebaste et la section centrale de la grande route Ouest-Est qui traversait l’Asie mineure » (Taylor, Les Actes des deux Apôtres, Commentaire historique (Ac 9,1-18,22), p. 195).

[10] Irina Levinskaya, The Book of Acts in Its Diaspora Setting, vol. 5, 5 vols., The Book of Acts in Its First-Century Setting (Carlisle / Grand Rapids: W.B. Eerdmans, 1996). Voir aussi Taylor,  p. 158-162.

[11] Voir Jésus à la synagogue de Nazareth en Lc 4,16s.

[12] Barrett, A Critical and Exegetical Commentary on the Acts of the Apostles, p. 659-660.

[13] Qu’il soit ou non en deux parties.

[14] En lui attribuant en particulier un discours qui vient constituer une part très importante du récit.

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