La Pentecôte et ses suites

Après le grand discours du chapitre 2 et la réflexion très lucanienne sur ses conséquences (v. 41 : cette insistance sur la progression se retrouve marquée au verset 44 et en 4,4 ; 5,14 ; 6,1.7 ; 9,31 ; 11,21.24 ; 13,48-49 ; 19,20), voilà qu’apparaît au verset 42, commençant par un « ils » dont on ne sait précisément à qui il faut le rapporter, une présentation d’ensemble quelque peu stéréotypée de la communauté et de sa vie. Ceci jusqu’au v. 47. Et de nouveaux « sommaires », du même type, se retrouvent en 4,32-35 et 5,12-16. Il importe de s’intéresser à la réalité qu’ils recouvrent, avant de montrer comment l’épisode d’Ananie et de Saphire se présente comme un contre-exemple.

 

D. Les parallélismes

 

Plusieurs points se retrouvent dans l’un et l’autre sommaire, d’où l’intérêt de commencer par les lire en parallèle.

Vie de la communauté

2,42-47

4,32-35

5,12-16

42 Ils se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières.

43 La crainte s’emparait de tous les esprits : nombreux étaient les prodiges et signes accomplis par les apôtres.

44 Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ;

45 ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun.

46 Jour après jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur.

47 Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. Et chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés.

32 La multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun.

33 Avec beaucoup de puissance, les apôtres rendaient témoignage à la résurrection du Seigneur Jésus, et ils jouissaient tous d’une grande faveur.

34 Aussi parmi eux nul n’était dans le besoin ; car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente

35 et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins.

12 Par les mains des apôtres il se faisait de nombreux signes et prodiges parmi le peuple… Ils se tenaient tous d’un commun accord sous le portique de Salomon,

13 et personne d’autre n’osait se joindre à eux, mais le peuple célébrait leurs louanges.

14 Des croyants de plus en plus nombreux s’adjoignaient au Seigneur, un multitude d’hommes et de femmes.

15 … à tel point qu’on allait jusqu’à transporter les malades dans les rues et les déposer là sur des lits et des grabats, afin que tout au moins l’ombre de Pierre, à son passage, couvrît l’un d’eux.

16 La multitude accourait même des villes voisines de Jérusalem, apportant des malades et des gens possédés par des esprits impurs, et tous étaient guéris.

 

La comparaison de ces sommaires est instructive :

•      Certains éléments, on l’a déjà signalé plus haut à propos de la croissance de la communauté, mais cela est certainement vrai aussi de la faveur rencontrée auprès du peuple, ressortissent du commentaire lucanien : 2,47 ; 4,33 et 5,13b-14.

•      D’autres ne paraissent pas à leur place dans un contexte donné : soit ils préparent, soit ils anticipent un autre sommaire. Ainsi de 2,43b qui paraît une anticipation de 5,12 ; ou de 2,44-45, qui anticipe 4,32.34-35 ; ou de 2,46 qui prépare 5,12b.

Une fois ces comparaisons et remises en place effectuées, on se retrouve toujours avec trois sommaires, mais nettement plus différenciés : le premier porte sur la vie quotidienne, le deuxième sur le partage des biens, le troisième sur les guérisons.

 

E. L’enseignement de ces sommaires

 

Premier sommaire

2,42 livre quatre mots-clés : enseignement, communion, fraction, prières. Ils sont gouvernés par le verbe « être assidu », dont il est facile de comprendre qu’il renvoie à un idéal: si, comme il est probable, la communion renvoie au partage des biens dont il sera question plus loin, force est de constater avec l’affaire d’Ananie et Saphire qu’elle ne s’est pas parfaitement réalisée. En dire beaucoup plus sur chacun de ces mots est difficile, dans la mesure où l’on manque de points de comparaison : essayons quand même.

On sait que l’enseignement donné par Jésus frappait les foules par son autorité (Lc 4,32), et les foules y étaient spécialement attentives car l’enseignement représente une dimension essentielle de la piété juive (Pr 1,8 ; 4,1 ; 8,33 ; Sg 6,17 etc.). Ce n’est sans doute pas sans lien avec le fait que cette même piété, à la demande de Dieu, met l’accent sur l’écoute : Dt 4,1 ; 5,1 ; 6,4 etc., ni non plus sur le fait que cette piété vise à construire une humanité qui se reçoit de Dieu.

Le terme de communion n’est présent qu’ici en Actes, mais il est bien connu des lettres pauliniennes, avec une double signification : la communion qui s’établit avec le Christ (1 Co 1,9 ; 10,16…), et celle qui s’établit entre chrétiens et qui s’exprime en particulier dans une collecte, laquelle finit par s’appeler elle-même communion (Rm 15,26 ; 2 Co 8,4…). Les traducteurs de la BJ ont choisi de parler de « communion fraternelle », alors que l’adjectif n’apparaît pas dans le texte : ce faisant, ils laissent un certain flou au terme qui englobe alors les deux dimensions qui viennent d’être évoquées. C’est sans doute la meilleure solution, même si les autres sommaires, et le chapitre 6, insisteront sur la dimension de partage des biens.

Le thème de la fraction du pain évoque évidemment un repas, dont rien n’indique toutefois a priori qu’il soit eucharistique.  Mais le développement que représentent le verset 46 et l’usage lucanien du chapitre 20 v. 7s vont pourtant dans ce sens. On peut alors de demander si les deux termes précédents et celui qui suivra font référence à une célébration unique, dont la fraction du pain représenterait une étape, ou à différentes activités de la vie des disciples : rien ne permet de répondre, sinon peut-être le fait que toutes ces « activités » dépendent d’un même verbe, orientant plutôt vers l’unicité.

Quant aux prières, on peut penser à tout l’éventail que représentent les psaumes ou autres monitions et oraisons de la liturgie du temple, mais grande est la difficulté pour apporter une quelconque précision.

On reviendra sur les versets 43-46a dans le commentaire des sommaires des chapitres 4 et 5. Pour l’heure, la partie encore originale du premier sommaire se trouve dans le verset 46 : elle dit la dimension simple et joyeuse de l’eucharistie. Cette allégresse est familière à Luc qui l’évoque à trois reprises, dans notre passage, mais aussi au début de son évangile (1,14.44), autrement dit à propos des naissances de Jean-Baptiste et de Jésus : c’est donc l’allégresse qui résulte de la bénédiction divine dans les commencements.

Quant à la simplicité de cœur, il s’agit d’un hapax. Mais elle dit aussi sans doute l’élan, la spontanéité des commencements.

 

Deuxième sommaire

Si ce sommaire se trouve quelque peu éclaté, ou plutôt « parallélisé » avec les deux autres du fait de reprises, il est pourtant, à l’exception du verset 33b, entièrement original et consacré à l’évocation de l’unité fondée sur le partage des biens. Le cœur et le résumé en est le verset 32.

Il y a longtemps que les commentateurs ont remarqué que l’accent de ce sommaire est très proche de ce que dit l’hellénisme de l’amitié : « Que la force de l’amitié soit en lui, de telle sorte que de plusieurs ne résulte qu’une seule âme » (Cicéron, De Amicitia 92) ; « L’amitié est une seule âme habitant dans deux corps » (Aristote, cité par Diogène Laërce, 5.1.20). Mais il y a plus que cette amitié bien connue. Si on retrouve l’idée de communion en fin de verset, il est donc clair qu’elle touche les esprits et les biens et que son ressort ne peut guère en être autre chose que cet agapê, dont Paul se fera le chantre en 1 Co 13 : laquelle est bien supérieure à l’amitié hellénistique. En d’autres termes, Luc inscrit son propos dans les considérations du temps, mais invite aussi à les dépasser.

Remarquons que cette communion n’implique pas un renoncement, mais un partage : il n’est pas dit, comme cela sera fait au verset 34, que « tous vendaient etc. ». Le renforcement que traduit ce verset, et qui dépasse la force de l’amitié, a bien des chances d’être un appendice lucanien reliant l’ensemble au contexte : notre auteur cherche à préparer ce qu’il va dire de l’attitude opposée de Barnabé et d’Ananie/Saphire.

Un élément reste singulier : l’évocation de la distribution, dont il sera à nouveau question au début du chapitre 6 pour en montrer les difficultés. Et il est là encore bien possible que ce verset prépare le chapitre en question. Quoi qu’il en soit, il est clair qu’il s’agit de constituer ce qu’on appellera ensuite une « aumône », autrement dit une réserve qui permet de puiser autant que de besoin : même si le verbe grec (distribuer : diadidômi) est le même que celui de Lc 18,22 (jeune homme riche), il n’est donc pas sûr que la réalité finale soit exactement la même ; mais il reste que Luc veut certainement montrer que cette distribution est conforme aux recommandations de Jésus.

 

Troisième sommaire

L’originalité de ce sommaire ne tient pas tant au verset 12, placé là sans doute pour reprendre le lien avec la prophétie de Joël, qu’aux versets 15-16, évoquant la guérison des malades, fût-ce grâce à la seule ombre de Pierre. La dimension est clairement magique : il n’est rien dit de la foi des gens, ni de la réaction de Pierre, qui apparaît comme une sorte de nouvelle piscine de Bézatha vers laquelle on se précipite… On retrouvera quelque chose du même genre avec Paul, lors de son passage à Éphèse (19,11s).

L’évocation de l’ombre apporte peut-être pourtant un… « éclairage » nouveau : elle rappelle la présence divine de l’AT, ce que les Hébreux appellent la Shekina, et que Luc a évoqué à propos de la Vierge Marie (Lc 1,35). Pierre apparaît alors comme celui qui médiatise cette présence divine salutaire dont il est totalement rempli. Ce qui veut dire, comme cela était déjà apparu justement lors de l’Annonciation, que pour Luc, l’Esprit-Saint est justement non pas l’équivalent de cette présence, mais sa réalisation concrète.

 

F. Le contre-exemple d’Ananie et de Saphire

 

Ce contre-exemple prend d’autant plus de relief qu’il fait suite à une petite notice sur Barnabé, agissant lui conformément à la doctrine évoquée dans les sommaires. Le contraste est voulu comme le montre la reprise de l’expression « déposa aux pieds des apôtres » (4,37 ; 5,2).

 

36 Joseph, surnommé Barnabé par les apôtres, ce qui signifie fils d’encouragement, lévite originaire de Chypre, 37 possédait un champ ; l’ayant vendu, il en apporta le montant et le déposa aux pieds des apôtres.

5,1 Et voici qu’un certain Ananie, avec Saphire sa femme, vendit une propriété ; 2 il s’appropria une partie du prix, de connivence avec sa femme, et apportant le reste, il le déposa aux pieds des apôtres. 3 Pierre lui dit : « Ananie, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, que tu mentes à l’Esprit Saint en t’appropriant une partie du prix du champ ? 4 Ne pouvais-tu garder ton bien, et, si tu voulais le vendre, de disposer du prix à ton gré ? Comment donc cette affaire a-t-elle pu naître dans ton cœur ? Tu n’as pas menti à des hommes, mais à Dieu. » 5 En entendant ces paroles, Ananie tomba et expira. Une grande crainte s’empara alors de tous ceux qui l’apprirent. 6 Les jeunes gens se levèrent pour envelopper le corps et sortirent pour l’enterrer. 7 Au bout d’un intervalle d’environ trois heures, sa femme, qui ne savait pas ce qui était advenu, entra. 8 Pierre l’apostropha : « Dis-moi, le champ que vous avez vendu, c’était tant ? «  Elle dit : « Oui, tant. » 9 Alors Pierre : « Comment donc avez-vous pu vous accorder pour tenter l’Esprit du Seigneur ? Eh bien ! voici à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari : ils vont aussi t’emporter. » 10 Elle tomba aussitôt à ses pieds et expira. Les jeunes gens qui entraient la trouvèrent morte ; ils l’emportèrent pour l’enterrer auprès de son mari. 11 Une grande crainte advint sur toute l’Église et tous ceux qui apprirent ces choses.

 

Comme il a déjà été dit, Joseph/Barnabé est le parfait exemple de la mise en œuvre des principes communautaires : Luc laisse entendre que le champ vendu représente toute sa fortune si bien qu’en en remettant le prix aux apôtres, il se donne à la communauté. On sait qu’on reverra Barnabé plus loin dans les Actes, et il semble qu’il fût une personnalité de premier plan (9,27 ; 11,22-30 ; 12,25 ; 13-15), ayant au départ le pas sur Paul lui-même.

Le contre-exemple est donc le fait d’Ananie et de Saphire, son épouse. Quand on lit le texte de près, force est de reconnaître que « l’affaire Ananie » et « l’affaire Saphire » sont très proches sinon parallèles dans les modalités. Il est probable que Luc ait repris et développé une tradition antérieure, sans que la raison soit claire. : souhaitait-il disposer de deux témoins ? Ou s’agissait-il simplement d’insister sur la nécessaire obéissance à l’Esprit-Saint ? En tout cas, il est difficile de ne pas penser à l’histoire de Suzanne dans le livre de Daniel.

Mais quelle fut exactement la faute d’Ananie et de Saphire ? Les commentateurs répondent parfois : avoir retenu une partie du prix du champ, n’avoir donc pas tout donné. Mais comme il est question de mensonge, il faut plutôt penser que leur faute fut d’avoir caché la vérité, à savoir le montant exact de la vente. J. Taylor reprend et développe une suggestion inspirée de ce qui se passait à Qumran : Ananie et Saphire avaient décidé de s’engager dans la communauté, un engagement qui exigeait alors le renoncement à tous ses biens.

Cette incertitude, comme en outre le fait étonnant que Saphire ne sache toujours pas la mort de son mari trois heures après, appuient l’idée que le récit d’origine était plus court et a été retravaillé.

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