Actualité de la question historique

Parler « d’actes » des apôtres, c’est situer d’emblée l’œuvre que l’on a sous les yeux dans un contexte historique : l’auteur doit évoquer des faits. La réalité, bien connue, est qu’au-delà des faits, Luc, auquel plus personne ne dispute la paternité de ces « Actes », propose aussi nombre de discours (environ trois cents versets sur un millier au total) ; il n’empêche que la dimension historique de l’ouvrage est prégnante.

On est donc nécessairement conduit à s’interroger sur la qualité historique de ces Actes : depuis des siècles, et singulièrement depuis la fin du XIXe siècle, celle-ci a fait l’objet d’appréciations très divergentes. On pourra se reporter à l’ouvrage très connu de W. Gasque[1] sur l’histoire de la critique des Actes, dont il a donné une sorte de résumé dans la revue Hokhma[2]. Il n’est pas question de reprendre ici dans le détail cette présentation. Rappelons seulement que l’auteur distingue deux grands courants d’interprétation :

  • Le premier, d’origine allemande, marqué par la figure de Walter Baur et donc proche de l’école de Tübingen, se veut théologique avant d’être historique : pour lui, la valeur historique des Actes est éminemment discutable, sinon insignifiante.
  • Le deuxième, d’origine plutôt britannique, marqué par la figure de John B. Lightfoot, et donc proche des grandes universités de Cambridge ou Oxford, où « les humanités » tiennent une grande place, se veut d’abord historique : pour lui, la valeur historique des Actes est indéniable, parfois même étonnante de précision.

À mes yeux, cette distinction est insuffisante : elle ne met pas suffisamment en valeur la dimension philosophique, voire confessionnelle, des divergences. Mais j’y reviendrai tout au long de ce cours.

 

A. Le « renouveau » de la lecture narrative

 

Les ouvrages qui viennent d’être cités montrent l’ancienneté de la controverse, mais qu’en est-il de son actualité ? En fait, un pas a été franchi avec l’irruption de l’analyse narrative, mais je ne suis pas sûr qu’il aille dans le bon sens. Ses défenseurs ne mettent plus en cause la qualité de l’information historique des Actes, mais elle est à leurs yeux impossible à prouver : toute recherche en ce sens leur apparaît comme une impasse, ne serait-ce que parce que la question de la vérité historique se pose aujourd’hui différemment de par le passé. Ce qui justifie leur volonté de s’intéresser au texte tel qu’il est, sans préjuger du rapport à son origine ou plus généralement à ses sources.

Voici par exemple ce qu’écrit D. Marguerat[3] : « Il s’impose de renoncer à juger les Actes à partir d’une précision documentaire qu’ils ne fournissent que secondairement. S’abstenir d’exiger de l’historiographie qu’elle nous livre d’illusoires bruta facta s’avère être une marque de sagesse. Enfin (et surtout), il se commande de déplacer la notion de vérité en fonction de la visée historiographique. En l’occurrence, la vérité de l’œuvre lucanienne se mesurera à l’adéquation de sa visée poétique (pour garder les termes de Ricœur), c’est-à-dire à sa lecture de l’histoire fondatrice de l’Église.

Répétons-le, toute œuvre historique est acculée à un choix d’intrigue, à une mise en scène narrative, à des effets de (re)composition. Une fois reconnue la nécessaire subjectivité de l’historien dans la construction de l’intrigue du récit, il s’impose d’abandonner la dualité factuel/fictionnel comme le produit d’un rationalisme malsain ».

Cette position n’est pas simplement celle d’un exégète protestant. De la même manière, et plus récemment, Odile Flichy[4], qui tient toutefois à réaffirmer in fine la qualité du travail historique de Luc : « La prise en compte du phénomène de réception inhérent à la transmission de la tradition paulinienne par Luc fait émerger en des termes nouveaux l’épineuse question du rapport des Actes à la vérité historique. Comment, d’un point de vue méthodologique, tenir ensemble l’enracinement historique de la figure lucanienne de Paul et son caractère doublement construit, au plan littéraire et théologique et articuler ainsi vérité historique et relecture interprétative du passé ?

Ainsi formulée, la question ne relève pas du champ de compétences de l’historiographie traditionnelle fondée sur la notion de vérité « objective » des faits et visant à la reconstruction exacte d’un passé considéré comme atteignable par le travail de l’historien. Elle s’inscrit, en revanche, pleinement dans les perspectives de l’historiographie interprétative développée à la suite des travaux de H.-I. Marrou, de P. Veyne et M. de Certeau, et, avec une orientation narrative, de P. Ricœur. Selon ces auteurs, l’écriture de l’histoire est elle-même indissociable de l’interprétation qu’en fait l’historien et comporte une part de récit. La vérité de l’histoire tient au projet même de celui qui l’écrit et à sa manière de relire et de reconstruire les événements du passé. (..)

Il apparaît ainsi, à la lumière de cette magistrale réflexion ricoeurienne sur l’épistémologie de l’histoire, que le caractère construit du personnage de Paul dans les Actes n’invalide en rien la solidité de son rapport à la tradition parvenue jusqu’à Luc. Sa « mise en récit » laisse toute sa légitimité au sérieux de l’enquête que Luc affirme avoir menée dans le cadre de son projet de « récit ». L’auteur des Actes a joué, avec talent, sur les trois registres, documentaire, explicatif et poétique de l’écriture de l’histoire ».

Ainsi, la « vieille » question de la vérité historique n’est pas jetée aux oubliettes, mais elle est en quelque sorte déconsidérée : la lecture narrative s’inscrit dans la perspective des lectures synchroniques et non pas diachroniques.

Ce qui est tout à fait frappant, c’est que l’exégèse anglo-saxonne dans son ensemble, guère contaminée par les miasmes de l’idéalisme allemand, continue son chemin de quête de vérité historique : j’ai cité plus haut Gasque, qui s’inscrit dans cette ligne, mais il faut en évoquer d’autres maintenant.

 

B. Le courant exégétique anglo-saxon

 

Il est souvent qualifié par ses détracteurs de « fondamentaliste », alors qu’il est bien loin de se relier à un tel courant : quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage… Il s’agit du deuxième courant évoqué par Gasque et il continue son bonhomme de chemin, avec des figures telles que Bruce[5], Marshall[6], Hemer[7], Barrett[8], et les auteurs de la série The Book of Acts in Its First Century Settings[9].

Comme en témoignent ses nombreux écrits, Bruce est sans doute l’un de ceux qui s’est le plus démené ! Mais faute d’accès à son œuvre, je vais évoquer Hemer et la série qui vient d’être mentionnée et qui, nul ne s’en étonnera, est d’origine anglo-américaine.

Hemer est donc à l’origine d’un ouvrage dense, aride, et inachevé[10] sur le thème des « Actes et l’histoire ». L’auteur y manifeste une incroyable érudition pour tenter de faire avancer les éternelles questions de l’auteur, de la date, du rapport avec les épîtres, etc. Son premier chapitre s’intitule « les Actes et l’historicité », et il commence par rappeler que la question du rapport des Actes à l’histoire a connu des hauts et des bas : cela Gasque s’en fait l’écho de manière détaillée. Plus intéressant pour mon propos se trouve l’interrogation qu’il pose ensuite : est-il opportun de rouvrir la question qui paraît dépassée et pour laquelle on pourrait se contenter d’une position médiane entre divers commentateurs ?

Sur le premier point, il écrit : « En réponse à la première objection, il est nécessaire de réaffirmer la validité et la grande importance de notre sujet. L’antithèse entre interprétation théologique et souci d’antiquaire (antiquarianism) est mal présentée ; en fait, histoire et théologie sont étroitement liées, et la nature de leur relation doit être explorée »[11]. A mon avis, cette remarque est juste, mais elle ne va pas suffisamment au fond des choses comme je vais essayer de le montrer plus loin.

En revanche, l’auteur a raison de souligner l’importance de cette question historique, à partir de quatre considérations :

  • La connaissance de l’apôtre Paul, qui se trouverait singulièrement amoindrie si l’on devait vraiment négliger les Actes : « Si nous refusons d’utiliser les Actes, nous ne savons que relativement peu de choses de Paul. Nous disposons d’un enseignement occasionnel et de révélations personnelles ponctuelles, enchâssées dans un vide contextuel parce qu’il n’existe pas de consensus au sujet de l’authenticité, de la représentativité et de l’ordre des documents »[12].
  • Les Actes servent aussi à cadrer l’ensemble du Nouveau Testament…
  • Il existe aussi une dimension pastorale du problème dans la mesure où la recherche sur les Actes n’intéresse pas que les universitaires, mais aussi les laïcs dont les quêtes sont différentes : pour ceux-là, la question de la vérité historique est loin d’être secondaire.
  • La théologie et l’histoire ont partie liée.

Dans le premier ouvrage[13] de la série sur Les Actes dans le cadre du premier siècle, figure un article de F. Scott Spencer « Acts and Modern Literary Approaches »[14]. L’auteur se demande si les nouvelles lectures du texte biblique, en particulier la lecture narrative, ne conduisent pas à oublier la place de l’histoire : il reconnaît[15] que l’accent s’est déplacé de l’auteur et de l’événement, principales préoccupations de la critique historique, vers le texte et le lecteur. Mais il reste que sa réponse est non, compte tenu d’un certain nombre de publications récentes, d’où l’histoire n’est pas absente et où elle est au moins supposée. On peut s’en réjouir, mais il reste que, comme on l’a vu plus haut, cette dimension historique reste souvent négligée, sinon absente.

 

C. L’importance de la dimension historique

 

On vient de noter un certain nombre d’arguments avancés par Hemer, mais j’ai indiqué qu’ils me paraissaient insuffisants. En effet, comment ne pas se poser la question suivante : quel est le statut du texte étudié ? En quoi diffère-t-il d’une fable de La Fontaine si l’on assume mais ne peut fonder sa vérité historique ? Le rapport à l’histoire, à la « réalité », n’est-il pas constitutif du texte biblique et, au-delà de lui, du christianisme, religion de l’Incarnation ? Il y va de la vérité, qui n’est pas simplement celle que je me donne. Comme me le disait un de mes frères dominicains : « aujourd’hui, le sens a remplacé la vérité ». Il est heureux qu’Hemer puisse écrire : « L’objectif de la recherche scientifique est la vérité, et la vérité peut et doit être communicable à différents publics »[16].

D’une manière que certains jugeront peut-être inattendue, et dans la ligne de ce qui vient d’être rappelé, les tenants de l’importance de l’histoire viennent de trouver un fort appui dans l’ouvrage de J. Ratzinger sur Jésus de Nazareth[17]. Dans son avant-propos, après avoir rendu hommage à un exégète allemand de renom, R. Schnackenburg, Benoît XVI écrit : « Du point de vue de la théologie et de la foi dans leur essence même, la méthode historique est et reste une dimension indispensable du travail exégétique. Car il est essentiel pour la foi biblique qu’elle puisse se référer à des événements réellement historiques (..) Le factum historicum n’est pas pour elle une figure symbolique interchangeable, il est le sol qui la constitue »[18].

Ce qui n’empêche pas notre pape-théologien de se montrer aussitôt critique, en soulignant les limites de la méthode : « Pour celui qui se sent aujourd’hui interpellé par la Bible, la première limite consiste dans le fait que, par nature, la méthode doit nécessairement situer la parole dans le passé. En tant que méthode historique, elle étudie le contexte événementiel qui a vu naître les textes. Elle essaie de connaître et de comprendre le passé avec autant de précision que possible, tel qu’il était en lui-même, afin de reconstituer ce que l’auteur a pu et voulu dire à cette époque précise, dans le contexte de sa réflexion et des événements. Pour rester fidèle à elle-même, la méthode historique doit non seulement rechercher la parole comme appartenant au passé, mais elle doit aussi le laisser dans le passé. Elle peut y entrevoir des points de contact avec le présent, avec l’actualité ; elle peut essayer de l’appliquer au présent, mais elle ne peut en tout cas la rendre ‘actuelle’ – cela dépasserait le cadre qui lui est imparti. Et c’est justement la précision dans l’interprétation du passé qui est à la fois sa force et sa limite »[19].

Faut-il avouer une autre interrogation que certains trouveront très subjectives ? Dans la mise à distance contemporaine de l’histoire, ne flotte pas seulement des relents d’idéalisme, mais aussi à mon sens certains préjugés confessionnels. L’exégèse allemande, qui a tant marqué notre époque, n’est pas seulement le fruit d’une philosophie à une certaine époque, mais aussi celui d’une confession religieuse clairement luthérienne. Pour elle, à certains égards, l’histoire, et singulièrement l’histoire de l’église primitive, est dangereuse, susceptible de réduire à néant certaines contestations ecclésiales…

 


[1] Ward W Gasque, A History of the criticism of the Acts of the Apostles (Grand Rapids : Eerdmans, 1975)

[2] Ward W Gasque, “La valeur historique des Actes des Apôtres (1ère partie),” Hokhma 3 (1976) : 82-92,  et Ward W Gasque, “La valeur historique des Actes des Apôtres (2e partie),” Hokhma 6 (1977) : 12-33

[3] Daniel Marguerat, La première histoire du christianisme : Les Actes des apôtres (Paris / Genève : Cerf : Labor et Fides, 1999), p. 25.

[4] Odile Flichy, La figure de Paul dans les Actes des apôtres : un phénomène de réception de la tradition paulinienne à la fin du premier siècle, vol. 214, Lectio Divina (Paris : Cerf, 2007).

[5] Entre autres, Frederick F. Bruce, The Speeches in the Acts of the Apostles (London : Tyndale Press, 1942) ; Frederick F. Bruce, “Chronological questions in the Acts of the Apostles,” BJRL (1986) : 273-29 ; Frederick F. Bruce, The Book of the Acts (Grand Rapids, Mich : William B. Eerdmans, 1988).

[6] I Howard Marshall, Luke, Historian and Theologian (Carlisle : Paternoster, 1988).

[7] Colin J. Hemer, The Book of Acts in the Setting of Hellenistic History, vol. 49, WUNT (Tübingen : J.C.B. Mohr (Paul Siebeck), 1989).

[8] C. K. Barrett, A Critical and Exegetical Commentary on the Acts of the Apostles (Edinburgh : T. & T. Clark, 1994).

[9] Bruce W. Winter, The Book of Acts in Its Ancient Literary Setting (Carlisle / Grand Rapids : W.B. Eerdmans, 1993).

[10] L’auteur est mort brutalement au printemps 1987.

[11] op. cit. p. 14.

[12] op. cit. p. 20. Notons en passant que la priorité accordée aux écrits de Paul, sans être remise en cause, est justement interrogée par notre commentateur dans son ouvrage : si le livre des Actes est secondaire, est-il pour autant moins fiable ? N’existe-t-il pas des erreurs, des exagérations, des biais, aussi au niveau des sources primaires ?

[13] Bruce W. Winter, The Book of Acts in Its First Century Settings (Carlisle/Grand Rapids : W.B. Eerdmans, 1993)

[14] op. cit. p. 381-414

[15] op. cit. p. 406

[16] op. cit. p. 25

[17] Josef Ratzinger, Jésus de Nazareth : Tome 1, Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration (Flammarion, 2007).

[18] Ibid, , Avant-propos, p. 11

[19] Ibid, Avant-propos, p. 12

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