Bergers, où en est la nuit ?

Prédication de la nuit de Noël sur Lc 2,1-14

Frères et sœurs, je suis sûr, bien que leur temps ne soit pas encore venu, que vous connaissez par cœur les prénoms des rois mages : Gaspard, Melchior et… Balthasar. Mais au fait, savez-vous le nom des bergers qui tiennent une place de choix en cette nuit ? Non ? Moi non plus ! Personne ne les connaît, ils représentent tous les oubliés de cette grande nuit. Je devrais dire « ceux que les hommes ont oubliés » mais pas les anges, qui viennent vers eux, ni Dieu non plus de ce fait.

Il faut dire que ces bergers n’étaient pas seulement des bergers, ils étaient des veilleurs, veillant sur leurs troupeaux en premier lieu : ce devait être calme, j’imagine que les bêtes devaient bien se reposer elles aussi. Ils veillaient aussi pour faire face à l’imprévu parce que c’était la nuit, l’immense nuit des origines… Comme chaque nuit, ils pensaient simplement veiller afin que pas une bête du troupeau ne se perde (Mt 18,14). Et voilà que la soudaine intervention des anges leur montre que cette veille a un sens supplémentaire : sans le savoir, ils veillaient pour le compte d’un troupeau bien plus vaste dont ils faisaient eux-mêmes partie, celui des hommes de bonne volonté qui attendent que se lève le soleil de justice (Ml 4,2). Alors, oui, paix sur la terre à ces veilleurs, à ces hommes que Dieu aime et qui n’ont pas de nom parce qu’ils ont tous les noms.

CrèchePaix donc aussi à tous ceux qui ont veillé avec eux, à Bethléem autrefois, dans notre monde aujourd’hui, tous ceux qui sont là, repliés ou debout dans toutes les nuits du monde, dans l’attente d’un monde nouveau. Paix à tous, paix à toi qui es loin, paix à toi qui es proche, cette nuit « il t’est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur ». Attends ! Attends ! Ne va pas le chercher dans le palais d’Hérode, ni dans quelque palais que ce soit, il est là où tu ne l’attendais sans doute pas : dans tout lieu improbable, dans une étable ou dans la rue, dans le cœur de cette veuve qui a donné tout ce qu’elle avait pour vivre (Mc 12,44), dans celui du pauvre Lazare qui gît à ta porte (Lc 16,20) et qui pourrait cette nuit s’appeler Laurent ou Manuel, auprès du petit Gaspard, que j’ai visité l’an dernier à la même époque et qui a rejoint le ciel où il prie pour chacun de nous, chez Zachée trop petit et trop riche pour voir Jésus (Lc 19), mais qui lui trouve une place en se libérant d’une part de sa fortune. Il est là chez tous ceux qui veillent le cœur ouvert.

« Jésus se tint au milieu d’eux et leur dit : « La Paix soit avec vous ! » (Lc 24,36). Dîtes-moi, bergers, dîtes-moi, veilleurs, la ressentez-vous cette paix ? Je vous envie, bergers de Bethléem, vous avez un avantage sur nous : vous êtes à la campagne, on ne doit pas y entendre beaucoup d’autres bruits que ceux de vos bêtes ; la voix des anges y est donc claire et nette comme celle d’une trompette. Chez nous, cette voix est largement couverte par l’épais manteau de nos musiques, de nos flonflons et de nos fausses réjouissances, par nos idoles smartphoniques, informatiques ou télévisées : en vérité, ces voix ne nous font pas veiller, elles ne comblent pas nos attentes, elles nous endorment !

Elles endorment nos cœurs, nos sens, elles couvrent d’un manteau ces mots vrais et justes, ces mots d’amour et de réconciliation que l’Esprit de Jésus vient déposer en cette nuit au fond de nous : paix à vous ! Comme il l’a fait il y a neuf mois avec Marie en la prenant sous son ombre (Lc 1,35). Oui, elle est là cette voix claire, elle est là cette paix, sous ce manteau de faussetés et de mensonges, ce manteau de nuit que Dieu veut rouler (He 1,12) pour que s’ouvre le ciel ! Comme il roulera plus tard, à Gethsémani, la pierre du tombeau pour que resplendisse encore et toujours sa vérité.

Bergers, où en est la nuit ? La nuit ? Quelle nuit ? Pour nous qui avons veillé, pour nous qui veillons, c’est le grand Jour, le Jour annoncé et tant attendu par les prophètes, le Jour de la vie : et la nuit, comme le jour, illumine ! (Ps 139,12).

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