La disputatio ou l’apprentissage du débat

Disputatio, mot latin qui désigne un vieil usage, celui de la dispute : non pas au sens où nous avons l’habitude de l’entendre aujourd’hui, non pas donc chicaneries, mais débat public et raisonnable dans lequel chacun s’efforce d’apporter des arguments et de se confronter à ceux des autres : un jury se tient habituellement là pour désigner les vainqueurs. Dominique en son temps, soit au XIIIe siècle, en compagnie ou non de son évêque Diègue d’Osma, fut un praticien et un artiste de cette disputatio : « On institua de nombreuses disputes, sous l’arbitrage de députés, à Pamiers [Ariège], Lavaur [Tarn], Montréal [Aude] et Fanjeaux [Aude]. Aux jours convenus, grands seigneurs, chevaliers, femmes nobles et populations se rassemblaient pour assister à la discussion de foi » (Libellus de Jourdain de Saxe). Dans ces Disputationes, on savait s’en prendre aux arguments sans agresser les personnes. Dominique n’a pas inventé la disputatio, mais elle a connu avec lui et à son époque un certain lustre, en faisant en particulier son lit dans l’université : les fameuses Sommes de saint Thomas d’Aquin (Somme théologique, ou Somme contre les Gentils), dans leur forme littéraire, en portent l’empreinte.

Puisqu’il s’agit d’un art, on comprend facilement qu’il nécessite un apprentissage, une éducation dont j’ai déjà plusieurs fois parlé sur ce blog (par exemple ici ou encore ). Il y faut d’évidentes conditions :

  • En premier lieu, accorder un crédit à l’adversaire quel que soit le sujet abordé : celui qui est persuadé d’emblée qu’il n’a rien à apprendre de l’autre, que sa position ne saurait évoluer, n’entrera jamais dans une vraie disputatio. Pour reprendre un propos trouvé sur le Net, il se situe face à un ennemi plutôt que face à un adversaire !
  • En deuxième lieu, disposer d’une capacité d’écoute et l’offrir. La sagesse populaire dit de deux personnes qui ne se supportent pas qu’elles ne peuvent s’entendre : et c’est si vrai ! Si elles s’entendaient, si elles s’écoutaient, alors existerait, fût-il ténu, un terrain de rencontre.
    • En effet, cette capacité d’écoute oblige à se retirer de soi-même, à faire un certain vide en soi où l’autre pourra trouver sa place. La kabbale juive assure que Dieu s’est retiré de lui-même en créant le monde et l’homme (on parle de tsim-tsoum). Dieu nous a ainsi donné aux origines du monde le modèle ce que nous devons tous faire pour que l’échange se fasse entre deux interlocuteurs (étymologiquement, ceux qui parlent entre eux) et ne se transforme pas en un monologue.
  • En troisième lieu, il faut être capable de suivre une argumentation et de la construire : non pas seulement la sienne, mais celle de l’autre. Trop souvent, nous ne nous préoccupons que de défendre notre position, sans chercher à entrer dans celle de l’autre, que nous serions d’ailleurs bien incapable de redire : mais si l’on veut que la disputatio porte du fruit, avant chacune de nos interventions, nous devrions prendre le temps et le soin de vérifier la compréhension que nous avons de la position adverse, éventuellement en la reprenant pour approbation.

On l’aura compris, cet art ne s’improvise pas, il s’apprend et se cultive. Et c’est à mes yeux l’une des grandes faiblesses de notre enseignement actuel, et plus encore des médias qui prétendent y concourir, que de laisser si peu de place à l’apprentissage et à la mise en œuvre de la Disputatio : les blogs et leurs billets, les courriers des lecteurs, les pages des journaux sont dans 98% des cas affligeants de banalité, porteurs de réflexion à courte vue guidées par la seule sensibilité, le démon de l’urgence ou la nécessité de « remplir du papier »…

médiasTriste constat, dira-t-on, pour lequel je n’ai pas de solution à proposer. Toutefois, comme je pense que la lecture, sur papier, favorise la réflexion, et que l’on me dit qu’elle fait peu à peu un certain retour, comme il apparaît que nos moyens modernes de communication génèrent un « abrutissement des masses » qui se retourne progressivement contre eux, je ne désespère pas que le temps fasse son œuvre. Je partage pleinement le constat de Fabrice Hadjaj, tel qu’il le propose dans ses remarquables éditoriaux de la revue Limite, où il accueille la technique, mais dénonce la technologie. Je le cite dans un entretien tout récent au FigaroVox : 

 » Jusqu’à une époque récente, l’homme a eu des mains, organes très spirituels, de réceptivité plus que de préhension, sortes de fleurs animées capables de faire fleurir le monde, d’étoiles de chair pouvant saluer, bâtir, offrir, rayonner sur les choses. Mais l’organisation technologico-marchande a fait de nous des manchots. Le progrès technologique est le plus souvent une régression technique. Au lieu de jouer d’un instrument de musique, on clique sur une playlist. Au lieu de faire des choses, on les achète, grâce au salaire gagné à gérer des tableaux Excel et des présentations PowerPoint. L’innovation n’a pas besoin de moi pour être critiquée : elle suppose l’obsolescence de ses merveilles (…) 

C’est donc l’hégémonie technologique qui tend à favoriser le déclin de l’humain. Rien n’est plus décliniste même que les espoirs du transhumanisme : son projet n’est-il pas de nous désincarner, de remplacer le logos par le logiciel, et les savoir-faire par l’imprimante 3D ? Il s’agit donc moins de tracer une limite entre bonne et mauvaise technologie que de comprendre que la technologie n’est bonne que si elle se met au service de la technique. Il est bon, par exemple, de regarder une vidéo YouTube pour redécouvrir la cuisine de grand-mère, faire un potager, coudre un vêtement ou menuiser un meuble… »

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3 Comments

  • Merci pour la remise en lumière de cette noble pratique de la disputatio! Il se trouve que je l’avais justement en tête en faisant cette distinction entre ennemi et adversaire, ayant étudié Saint Thomas dans ma jeunesse, et je ne l’avais mise en raison de sa connotation casuistique pour des non médiévistes, mais vous avez ô combien raison: oui il est bon de la faire découvrir à nos contemporains!
    Je crois deviner le lien que vous faites entre les mains et la tête, avec la référence finale à Hadjaj: la disputatio ne trouve sens que dans une vie réunifiée autour du don, alors que nous sommes (officiellement depuis Descartes) scindé entre deux instances captatrices: des mains d’automate pour posséder et remodeler un monde qu’une raison tyrannique ordonne selon sa toute puissante volonté.
    Autrement dit nous ne pourrons entrer en débats fructueux avec les musulmans, comme avec tous les hommes de bonne volonté, qu’à la condition d’être chacun dans l’attitude disponible du serviteur, le tablier ceint autour de la taille, la place du maître laissée vide, pour nous chrétiens jusqu’à ce qu’Il revienne. Ce pour quoi je mentionnais dans mon article ce primat de la rivalité en charité, qui seule peut donner poids de vérité à la disputatio. Ai-je bien saisi le sens de votre raisonnement?

    • Je crois que nous sommes sur la même ligne.

      • Je pense la même chose : savoir écouter et respecter la Parole de l’autre au lieu de défendre notre seul point de vue …. faire avancer la discussion plutôt que de l’arrêter à notre seul point de vue ….
        Concernant la technologie moderne , je la comprends si elle est au service du progrès pour l’homme, au service des autres, améliorer pas détruire .

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