La mort, l’inconsidérée de nos vies

Mort au cimetière

2 novembre, fête des morts dans la tradition catholique mais bien au-delà d’elle finalement : il paraît certes que l’on dépense moins d’argent en fleurs ces dernières années, crise aidant, mais les cimetières sont subitement remplis, le 1er ou le 2 novembre, de vivants que l’on ne voit que rarement en d’autres occasions. Et très peu à l’église ! Cette présence ponctuelle et inopinée montre en fait que la mort, et tout ce qui la prépare comme l’agonie, reste une grande inconsidérée de nos sociétés occidentales.

Elle l’est dans le vocabulaire, puisqu’au terme de mort, on préfère souvent celui de défunt, ou de disparu : j’aime bien ce dernier pourtant, parce qu’il suggère qu’une autre vie existe, mais il contribue quand même à escamoter la mort dans ce qu’elle a de plus rude, de plus abrupt. Une autre manière d’y contribuer est d’accoler un adjectif ou de créer des périphrases : quand on bombarde une ville, et Dieu sait qu’on le fait en bien des endroits de notre planète, avec peu de scrupules et beaucoup de réussite hélas !, on ne fait plus de morts, mais des « dégâts collatéraux »… 

Passion de JésusMais la mort est aussi largement inconsidérée dans nos vies. Que l’on me comprenne bien, je ne suis pas un adepte du dolorisme, loin de là, je ne souhaite pas le retour des crucifix sanguinolents, je ne suis pas allé voir le film de Mel Gibson et ne le regrette en rien. Mais il faut quand même bien noter que le chrétien qui se focalise sur la résurrection finit souvent par oublier qu’elle a fait suite à une longue et douloureuse passion et à une mort atroce que la faiblesse seule a abrégée. Qu’on lise sur ce point les pages que Jean-Christian Petitfils consacre à l’évoquer dans le chapitre « Crucifiement » de son livre « Jésus » ! 

Mais il existe bien d’autres manières de ranger au rayon des accessoires l’agonie et la mort :

  • L’envoi en maisons de retraite d’anciens, qui mouraient avant dans leur famille où on les veillait.
  • Les mises à mort que constituent les avortements, particulièrement celles qui visent des enfants « différents », et que l’on baptise « interruptions de grossesse ».
  • La mise en scène de la mort dans des films ou des usages (Halloween ?), afin de mieux s’en tenir à distance.
  • Les publicités, devenues terriblement envahissantes puisqu’elles financent aujourd’hui notre « confort », qui ne nous montrent pratiquement que des visages et des corps jeunes et bien portant…

Je suis sûr que mes lecteurs penseront à d’autres exemples. La mort ou ses prémices nous marquent, mais nous nous gardons bien de nous y préparer : comme si nous l’avions vaincue !

Alors qu’une vraie considération de la mort pourrait contribuer à son apprivoisement et à une autre manière de voir et vivre la vie, dans sa grandeur et sa fragilité. Il existe heureusement des exceptions, et je pense par exemple au développement des soins palliatifs, dont il faut pourtant constater qu’il est très mesuré et absolument pas à la mesure des exigences : on lui préfère souvent une « réponse technique », d’ordre médicamenteux, qui coûte moins cher et présente moins d’exigences en accompagnement et en temps.

Il semble bien pourtant qu’il fut une ou des époques où l’on accordait à l’agonie et à la mort cette considération qui leur manquent aujourd’hui. Ce soir, je me souviens de ces vieilles peintures de saints et de religieux, auprès desquels on voit des crânes : les cellules des religieux actuels, je peux en témoigner, n’en ont plus, et je ne suis pas sûr qu’il faille revenir à cette pratique si elle était possible. Il paraît qu’il s’agissait de favoriser la méditation de ces saintes personnes, pour qu’elles n’oublient jamais qu’elles étaient des « étrangers et des voyageurs sur la terre » (1 P 2,11 ; He 11,13-16), que leur vie terrestre n’avait qu’un temps à la différence de la vie éternelle, bref que la mort serait inévitablement leur lot, qu’il fallait donc y penser souvent et s’y préparer sans attendre le dernier moment. Si l’on a peut-être trop insisté à une époque sur ce point, il me semble que le balancier est vraiment reparti de l’autre côté, un peu trop loin…

Car, paradoxalement, avec « l’inconsidération » de la mort, c’est la vie qui est blessée !

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