Éloge de l’action de grâce

Joie

Quand Thérèse de l’Enfant-Jésus arrive à la fin de sa vie, elle l’assure : « tout est grâce ».  Quand le curé de campagne de Bernanos, un grand lecteur de Thérèse, va rendre l’âme, il proclame à son tour que « tout est grâce »… C’était déjà ce que rappelaient plusieurs textes de l’Ancien (« Rendez grâce au Seigneur… », voir le psaume 136) ou du Nouveau Testament : par exemple chez saint Jean, « vous avez reçu grâce pour grâce » (Jn 1,16), ou chez saint Paul, « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7).

action de grâceNous devrions donc être en tout temps et en tout lieu dans « l’action de grâce », ce qui ne me semble guère être le cas sinon le temps de quelques « prières de louange ». Il faut bien sûr reconnaître qu’une telle action de grâce ne va guère de soi lorsqu’un ami très proche ou un membre de notre famille nous a quittés, ou plus souvent encore lorsqu’on lutte contre une maladie grave, le chômage, ou je ne sais quoi encore : rendre grâce lorsque « la vie ne nous épargne pas », est-ce donc possible ?

Et pourtant… Il existe, pour le chrétien, un premier motif d’action de grâce, c’est le don que Dieu lui fait en la personne de Jésus : d’ailleurs, s’il y a quelqu’un que la vie n’a pas épargné, c’est lui. Mais telle est la foi du chrétien : par Jésus, avec lui et en lui, il a reçu, gratuitement, sans aucun mérite de sa part, tout ce qui lui est nécessaire pour sa propre vie. Et cela quoi qu’il vive, de bon ou de difficile, à un moment donné. L’un des grands « mérites » de l’action de grâce est précisément alors de favoriser un bénéfique décentrement de soi pour se recentrer sur Jésus. 

Le deuxième motif d’action de grâce se trouve dans toutes les bonnes choses, bonnes paroles, bonnes rencontres, bons événements que nous sommes amenés à vivre. Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur les peines, les douleurs, les échecs, les violences, mais cela ne constitue jamais le tout de notre vie : il faut aussi les ouvrir sur tout le reste, sur la beauté du monde et des créatures, sur le temps qui nous est donné, sur la joie d’une rencontre, en un mot sur la vie. 

Ayant eu à commenter hier, dans le cadre d’un groupe biblique, le passage de saint Marc dans lequel l’apôtre Pierre confesse Jésus comme le Christ (Mc 8,29), je notais que ce passage était précédé dans cet évangile par la guérison de l’aveugle de Bethsaïde (Mc 8,22-26) : guérison progressive, qui conduit finalement cet aveugle à « voir tout nettement, de loin« . Cet aveugle est une figure exemplaire : de Pierre, qui voit enfin ce qu’il ne voyait pas, et de chacun de nous, appelé par grâce divine, à voir de plus en plus distinctement, même au loin, ce qu’au départ nous ne voyions pas.

Maintenant, une question se pose, face à tous les malheurs déjà évoqués : peut-on avancer qu’il existe un troisième motif d’action de grâce au cœur même de ces malheurs, de telle sorte qu’il soit possible d’affirmer réellement que « tout » est grâce ? Il ne peut bien sûr être question de se féliciter d’un quelconque mal, quelle que soit la personne qu’il touche, même le pire des bourreaux. Mais je vais détourner une maxime célèbre, « un malheur n’arrive jamais seul » : habituellement, on entend cette maxime comme annonçant qu’un malheur en suit presque toujours un autre, et c’est souvent vrai. Mais pour celui qui voit plus loin, comme je viens de le noter plus haut, je dirais volontiers, sans vouloir en rien choquer ou blesser, qu’un malheur peut toujours être l’occasion d’un bonheur : celui de découvrir une autre forme de joie que celle de la réussite, celui de faire de nouvelles rencontres, celui de voir la vie ou de revoir sa vie autrement.

Voilà pourquoi saint Paul peut assurer dans la lettre aux Romains : « Dieu fait tout concourir au bien de ceux qui l’aiment » (Rm 8,28). Voilà pourquoi aussi, plus près de nous, la grande romancière Christiane Rancé peut écrire dans En pleine lumière, carnets spirituels

« La joie élève à un état supérieur qui est la plénitude. Elle prodigue une puissance sans pareille. Elle a sur le bonheur une supériorité indéniable qui la préserve de la fragilité même du bonheur : elle surpasse la souffrance et, même, elle sait s’en nourrir. Elle ne peut pas être détruite par elle. Qu’on ne voie rien de masochiste ou de doloriste dans ce caractère. La joie ne nie rien des horreurs de la condition humaine, si prompte à maudire la vie. C’est là sa force : non qu’elle s’en moque, mais elle les foule pour s’en faire un tremplin, opérer un renversement qui est celui de ne plus subir mais désirer, de ne plus maudire mais louer. Elle est une vertu, donc un état de grâce ».

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