Par la parole et par l’exemple

Ce fut un des leitmotivs de la récente campagne électorale en France, que l’on peut résumer ainsi : « je dis ce que je fais (ou ferai) et je fais (ou ferai) ce que je dis ». Ni plus ni moins en définitive que le vieil adage de la vie chrétienne : verbo et exemplo, par la parole et par l’exemple. Pourquoi évoquer la vie chrétienne ? Parce qu’elle seule dispose d’un modèle ancien et parfait de cet adage mis en œuvre : en Dieu d’abord dans son entreprise de création (« Il dit… et cela fut »), puis ensuite dans la vie de Jésus, par exemple dans les guérisons effectuées par sa seule parole.

Maintenant, pour ce qui est des politiques, la plupart d’entre eux ne cesse de nous montrer depuis plusieurs années que s’ils ont le verbe haut, la mise en œuvre par l’exemple n’est pas toujours leur premier souci. Aujourd’hui, je me demande ce qu’il va en être de ceux qui se sont manifestés comme de farouches adversaires de la procréation médicale assistée (PMA) et qui ont intégré un gouvernement qui va très certainement la promouvoir au nom d’une pseudo-égalité ou de l’intérêt et de la demande des Français (ou plutôt de certains lobbys intéressés) : certains semblent avoir déjà commencé à baisser pavillon…

Le grand écartMais à la vérité, on aurait tort de ne considérer que les politiques : chacun de nous, de manière plus ou moins visible, sur des questions plus ou moins importantes, fait souvent le grand écart, ou… un moyen écart, entre la parole prononcée et l’exemple donné (soit dit en passant, c’est justement là que le péché évoqué par la théologie chrétienne vient se situer). Il en existe d’innombrables exemples : dans le domaine de la richesse, où l’on est pour le partage avec les pauvres du superflu, mais non de son nécessaire comme y invite Jésus dans l’évangile (Mc 12,41-44) ; dans celui de l’accueil (des migrants, sans doute, mais pas seulement), où l’on attend que ceux qui nous entourent ou les personnes en détresse elles-mêmes fassent les premiers pas etc.

Je vais prendre un exemple brûlant et très évocateur de ce hiatus, mais qui n’est donc certainement pas le seul, celui de l’avortement : il est devenu un droit reconnu dans des sociétés qui, dans le même temps, se vantent d’avoir aboli la peine de mort. Mais peut-on vraiment nier la distance, osons le mot, la contradiction qui existe entre ces deux positions, l’une qui promeut la mort quand l’autre vante la vie ? Une contradiction qui ne cesse de se durcir avec la possibilité de faire des enfants à la carte, et de les rejeter s’ils ne sont pas conformes aux désirs des géniteurs. En réalité, j’ai le sentiment que la peine de mort n’a pas été abolie, son exercice en a été confié à des institutions ou à des individus, souvent complètement désemparés !

Que les choses soient claires : je comprends du fond du cœur la souffrance que peut être une gestation non désirée, voire imposée comme conséquence d’un viol, je comprends du fond du cœur l’angoisse que peut générer a priori la perspective d’un enfant « différent » à naître, je comprends du fond du cœur la détresse des femmes qui pourraient avoir à élever un enfant seule, et je pourrais continuer. Mais je n’arriverai sans doute jamais à comprendre que le seul exemple, la seule issue que l’on donne à ces femmes, en fait à ces mères qui portent une vie, soit maintenant dans notre société française presque toujours un avortement… Est-ce le meilleur moyen de leur venir en aide lorsqu’on sait la souffrance réelle, mais souvent soigneusement enfouie, que ces avortements génèrent dans la plupart des cas (dans tous les cas ?) et que notre société refuse de voir ? N’est-ce pas ajouter une souffrance à une autre ?

Je viens d’évoquer une situation où la parole et l’exemple ne se rejoignent guère, mais j’ai dit plus haut et j’y insiste qu’il y en a beaucoup d’autres que celui de l’avortement, aussi graves et symptomatiques. Dans le cas précis que j’ai évoqué, accompagner toutes ces personnes dans leur détresse au lieu de les laisser seules la gérer, leur offrir des lieux de parole, développer l’adoption sont des solutions trop négligées : certaines personnes, certaines institutions donnent l’exemple, mais elles sont une minorité alors que ce devrait être le grand œuvre de toute une société qui aurait vraiment aboli la peine de mort !

Verbo et exemplo, dire par la parole et montrer par l’exemple, il n’est sans doute aucun d’entre nous, chrétien ou non, qui n’ait un grand chemin à faire pour être cohérent et donner ainsi toute sa place à la vie.

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3 Comments

  • C’est avec plaisir que j’ouvre le feu des commentaires.
    J’aime bien que tu utilises l’expression verbo et exemplo.
    Justement, l’exemplo, devrait être pour nous l’engagement… Or, je dois le reconnaître, je ne fais rien pour toutes les femmes, mères, désemparées par leur grossesse et se posant la question de l’avortement. Je n’en accompagne aucune dans le concret de sa réflexion, dans ses besoins matériels, psychologiques, affectifs pour mener à terme sa grossesse et permettre à son enfant de vivre.
    Du coup, tout en préférant que les femmes n’avortent pas… j’avoue n’être que dans le verbo et, au-delà de la prière, pas du tout dans l’exemplo.
    Or, c’est cela qui fait cruellement défaut me semble-t-il dans nos sociétés : des propositions (il y en a mais insuffisamment) pour accompagner les femmes et les enfants à naître, puis nés (le challenge dure au moins une vingtaine d’années après la naissance, le temps que l’enfant soit adulte) !
    Oui, il y a vraiment à faire.
    Certaines communautés religieuses se sont investies pour cela (je pense à Mère de Miséricorde des Béatitudes). Je ne suis au courant de rien de semblable chez les dominicains.
    Quant à la PMA, j’y suis farouchement opposée, quels que soient les demandeurs. Avoir des enfants n’est pas un droit. La PMA est toujours une source de problèmes. Je comprends très bien la souffrance de couples stériles mais je pense sincèrement qu’il y a d’autres façons de vivre la fécondité.
    Je m’arrête là et renouvelle mon engagement à être claire mais très mesurée dans les débats tant que je ne me serai pas engagée en profondeur et dans le concret des femmes touchées par la question de l’avortement. Question d’éthique personnelle pour ne pas dissocier le verbo de l’exemplo.
    Amicalement.

  • Ayant pris une part active pendant plusieurs années au sein d’une association d’écoute des jeunes mères ( jeunes femmes avant d’être mères ) en difficulté, je peux avouer le violent désespoir – avoué ou camouflé – rencontré dans les différents cas … et mon sentiment d’être désemparée. Mais notre rôle était dans l’écoute, ne nous permettant pas de donner des conseils fortement déplacés vers une solution d’une problématique complètement personnelle.
    Il n’empêche aujourd’hui encore je repense souvent à cette grande distance ressentie ( ce grand écart ? ) entre l’idéal visé par notre pensée chrétienne, et la réalité des détresses partagées, qui me laissait muette. Sentiment assorti de lâcheté au fond de moi, dans le contraste d’avec le confort de ma vie. Et pourtant aujourd’hui quelque part au moins un enfant ( peut-être plus ? ) vit depuis avec sa maman qui a choisi la vie pour lui. Et quelle vie? Heureuse ou pas? Selon quels critères?….Il faut vraiment « Y croire  » pour faire face proprement à la réalité…

    Amicalement,

  • La cohérence
    C’est bien ça qui est si étonnant dans la foi chrétienne et c’est bien ce qui est si difficile à mettre en oeuvre pour les disciples de Jésus. Au fond seuls les saints sont cohérents!

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