Le ciel par anticipation (Dt 8, 2-3.14b-16a ; 1 Co 10, 16-17 ;  Jn 6, 51-58)

corps et sangFrères et sœurs, permettez-moi de souligner l’incongruité des propos de Jésus sur sa chair et son sang, en supposant que l’on de vos voisins de banc ce soir, qu’il soit de votre famille ou de vos amis ou un inconnu, vous invite à manger sa chair et boire son sang : vous allez vous écarter aussitôt de lui en le taxant de fou si vous ne le connaissiez pas, et au mieux de blagueur si vous le connaissez ! Et la virulence de votre rejet sera encore plus grande si vous avez connaissance de ce qu’écrivent les psychanalystes sur certaines relations humaines, dans lesquelles, fût-ce symboliquement, l’un cherche à dévorer l’autre, empêchant tout développement personnel…. Force est donc de le reconnaître, Jésus semble nous engager avec lui dans une relation que je qualifierais de très primitive, en opposition de principe avec tout ce que l’on a connu ou sait aujourd’hui des relations humaines.

Mais qu’en est-il en réalité ? Il faut bien sûr rappeler que le corps et le sang que nous consommons sont ceux du Ressuscité, qui ne vit plus sur terre, mais au ciel : il est maintenant apte à traverser les murs et les portes pour venir à la rencontre de ses disciples, et c’est donc bien « le pain du ciel » qui nous est aujourd’hui proposé. Par lui, nous nous unissons profondément à Jésus, mais pas de n’importe quelle manière. Écoutez bien : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui ». Jésus ne propose en rien une quelconque anthropophagie, la consommation de l’un par l’autre comme il en va dans le sacrifice, mais une communion d’amour dans laquelle chacun reste lui-même tout en accueillant l’autre au plus profond de lui-même. Pensez-y, il s’agit de vivre aujourd’hui sur terre par anticipation ce que nous sommes appelés à vivre un jour au ciel.

L’étonnant propos de Jésus est donc une très bonne nouvelle, mais il faut se demander si nous en percevons toujours la grandeur. L’interrogation de Paul, « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? » ne veut pas introduire une réflexion sur la transsubstantiation, mais elle prend en compte une réalité charnelle : ce sont vraiment le corps et le sang du Christ qui nous sont offerts. La question se pose alors à chacun de nous de savoir si nous le vivons vraiment comme tel ?

Et là, il me semble important en ce jour de parler ou reparler du jeûne. Bien sûr, les célèbres paroles du prophète Isaïe résonnent : « Le jeûne que je préfère, dit Dieu, c’est défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libres les opprimés, et rompre tous les jougs. N’est-ce pas rompre ton pain pour l’affamé, héberger chez toi les pauvres ? » Mais ne sommes-nous pas aujourd’hui, dans notre église catholique, en train d’oublier le jeûne plus « classique », l’abstention de nourriture, ce jeûne qui est précisément demandé au moins une heure avant toute communion sacramentelle ?

Pourtant, vous avez entendu ce qui a été dit dans la première lecture au peuple d’Israël avant qu’il ne reçoive la manne : « Le Seigneur ton Dieu t’a imposé une longue marche pour te faire passer par la pauvreté… Il t’a fait sentir la faim ». Aller à la rencontre d’un ami comme on le fait dans l’eucharistie sans s’y préparer, sans se vider de soi pour lui faire une belle et vraie place, expose à banaliser la rencontre, voire à la rendre inféconde. Oui, la pauvreté de cœur est un prérequis de toute vraie rencontre, et c’est justement elle que vise le jeûne avant la communion. Une heure, une heure seulement aujourd’hui, non comme une pénitence, mais comme une préparation.

Ce dimanche plus qu’aucun autre, nous sommes invités à « faire une bonne communion », comme on disait à une époque. La prière et la charité vécues tout au long de la semaine sont certainement des préparations nécessaires, comme le rappelle le prophète Isaïe, mais il faut y ajouter une conscience aiguisée par le jeûne, de la grâce charnelle qui nous est faite. Ainsi vécue, notre communion avec le Christ n’en sera que plus vive, nous serons tout en lui et il sera tout en nous. Dès aujourd’hui, comme un avant-goût du ciel !

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